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Lire de la fiction dans une bibliothèque de consultation sur place

Lire de la fiction dans une bibliothèque de consultation sur place : les usagers de l’espace 8 de la Bpi

Pour le sens commun, « lire » c’est lire un livre et le lire de manière suivie – la lecture par excellence étant la lecture romanesque cultivée, et le « lecteur » celui qui lit des romans de A à Z, par pur plaisir esthétique. 
Image livres
CC-BY Moyan Brenn
On peut dès lors s’interroger sur la présence de tels « lecteurs » dans les « espaces de lecture » de ce qui est généralement considéré comme la « maison du livre », à savoir la bibliothèque. Rencontre-t-on dans ces lieux publics des usagers installés pour lire intégralement des romans ?

L’enquête qualitative menée dans le secteur littérature de la Bpi montre que cette pratique existe, mais qu’elle est le fait d’une minorité d’usagers. A côté de ces « lecteurs au long cours », une deuxième catégorie d’usagers consultent les ouvrages de fiction mais se contentent de butiner, d’explorer les fonds de manière extensive par intérêt personnel et culturel. Enfin, un troisième groupe, parmi les personnes interrogées, se montre franchement hostile à l’idée de lire sur place pour le plaisir, considérant que c’est un loisir qui relève de la sphère privée, et n’utilise les collections que pour des activités d’études.
L’hypothèse qui soutient ce travail, et que les données de terrain ont largement validée, est que la lecture de divertissement est une pratique intime qui suppose un minimum d’appropriation du lieu, du temps et de l’objet de la lecture, ce qui ne va pas de soi dans un espace public tel que la bibliothèque. Un lieu comme « chez-soi », un livre à soi, un temps pour soi, telle pourrait être a contrario la formule qui résumerait les conditions idéales de la lecture privée. Dans ce triptyque, le rapport au temps occupe une position centrale, le temps donné à la lecture-plaisir apparaissant comme quelque chose d’éminemment personnel.

 

En un clin d'oeil 

 

Objectif de l’étude

  • En complément de la semaine test menée en décembre 2008 sur le secteur 8 de la Bpi, cette étude avait pour objectif de répondre aux questions suivantes : vient-on lire pour le plaisir des romans dans une bibliothèque qui ne pratique pas le prêt ? Quels sont les usages des textes littéraires proposés à la Bpi et notamment du fonds de littérature contemporaine ? Et, a contrario, quels sont les obstacles qui s’opposeraient à la « consommation sur place » de fictions dans l’enceinte de la bibliothèque ?
Rappel des données quantitatives disponibles (Enquête générale de fréquentation mars – novembre 2009)
  • 52% des visiteurs interrogés en 2009 déclaraient avoir consulté des livres le jour de l’enquête et, parmi eux, 11% dans le secteur littérature. Ces derniers se distinguent du reste des usagers par leurs motifs de visite : 22% des personnes qui ont consulté des ouvrages de littérature sont venues pour des motifs professionnels (contre 18% en moyenne), 40% sont venus pour se cultiver (contre 27%) et 28% pour le plaisir (contre 14%).
Méthodologie
  • 28 entretiens semi-directifs ont été menés entre août 2009 et juin 2010 auprès d’usagers de l’espace 8. Les personnes enquêtées ont été recrutées dans les rayons de littérature, livre en mains, ou via un questionnaire filtrant, sur la base d’un intérêt déclaré pour la littérature.
Principaux résultats
  • Les personnes interrogées peuvent être grossièrement réparties en trois groupes. Relèvent de la première catégorie des personnes qui viennent à la bibliothèque pour lire intégralement des textes littéraires, en dehors de toute prescription scolaire ou universitaire ; de la deuxième, des usagers qui se contentent de butiner, d’explorer ces collections de manière extensive par intérêt personnel et culturel, conformément aux usages visés par la charte documentaire de la Bpi dans ce domaine. Enfin, un troisième groupe se montre franchement hostile à l’idée de lire sur place pour le plaisir, considérant que c’est un loisir qui relève de la sphère privée, et n’utilise les collections que pour des activités d’études.
  • Une question de temps. Les usagers du premier groupe sont en règle générale des passionnés de littérature qui disposent de temps libre (personnes en recherche d’emploi, retraités, actifs bénéficiant d’horaires variables ou atypiques…) Les autres usagers interviewés, au contraire, sont économes de leur temps et tendent à mettre en place une véritable gestion de leur temps de présence à la Bpi, dans lequel la lecture récréative n’intervient - si elle est pratiquée au cours de la visite - qu’à titre de pause entre deux activités studieuses.
  • Un état d’esprit. Le principal obstacle à la lecture non prescrite tient au motif de visite. Venir travailler à la Bpi, déclare un usager, « c'est comme aller au boulot », et l’on ne s’autorise pas, sauf exception, à lire un roman en entier sur son lieu de travail. La Bpi est choisie comme lieu d’études en raison de son « ambiance », précisément parce qu’elle permet d’opérer une coupure avec l’univers du loisir, auquel appartient la lecture récréative.
  • Un livre à soi. Plusieurs enquêtés ont insisté sur la spécificité la lecture littéraire, qui suppose des conditions particulières (une certaine solitude, du calme, la possibilité d’adopter une posture relâchée…) et sur le rapport particulier qui s’instaure en ce cas avec l’objet livre, un livre que l’on souhaite souvent conserver, contrairement au livre d’études.
  • La littérature contemporaine : une absence de repère, matérielle et symbolique. A la difficulté matérielle de repérer les textes littéraires, noyés parmi les livres d’études, s’ajoute parfois un sentiment d’incompétence en matière de littérature contemporaine. C’est tout particulièrement le cas de certains étudiants interviewés, soumis à de fortes injonctions (se forger une culture littéraire, s’initier à la littérature contemporaine « cultivée »…), chez qui s’exprime un besoin de trouver un fil conducteur, une médiation face à l’immensité des rayons et des lectures possibles.
  • La question du prêt. L’enquête portait sur les usagers actuels du fonds de littérature, par définition plutôt satisfaits des conditions de l’offre. Si certains interviewés se sont déclarés intéressés, la plupart ont repoussé cette idée, soit parce qu’ils venaient à la Bpi précisément pour lire sur place, soit, le plus souvent, parce qu’ils craignaient de voir les ouvrages disparaître des rayons pendant plusieurs semaines.
  • Des pistes d’optimisation. La Bpi pâtit visiblement de la rigidité de son dispositif, qui incite plus à l’étude qu’à la lecture récréative (« ça manque de fauteuils »). Il est possible que la création d’espaces différenciés incite certains usagers à diversifier leurs usages de la bibliothèque au cours d’une même visite. On constate par ailleurs un besoin de médiation (les tables de valorisation sont favorablement appréciées, par exemple) auquel pourraient répondre les projets de valorisation des collections en cours.

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