"Google et la bibliothèque : quelle autonomie pour l'usager?", in Les enjeux culturels des moteurs de recherche, débat en ligne

Le recours aux moteurs de recherche, et plus particulièrement à Google, constitue une pratique de plus en plus généralisée aujourd'hui. Cette ressource ne simplifie pas seulement l'usage du web, mais représente une façon rapide d'obtenir une information. Compléter une bibliographie ou trouver le sens d'un concept savant est désormais une opération aisée et même ludique à portée de clic. 
© Centre Pompidou/ H. VERONESE
Dès à présent, et probablement de plus en plus dans l'avenir, des pans entiers de culture passent par Google. Quels sont les enjeux de cette médiation? Ce processus change-t-il quelque chose à notre rapport à l'information et au savoir ? Le débat consacré à ce thème propose d'éclaircir, plus particulièrement, trois questions:
- De quelle façon fonctionnent les moteurs de recherche et, spécifiquement, Google ?
- Quelles sont les dérives et les effets pervers éventuels de ces outils ?
- Le recours aux moteurs produit-il des usages spécifiques en terme de documentation, d'apprentissage et de recherche ?


 

GOOGLE ET LA BIBLIOTHÈQUE : QUELLE AUTONOMIE POUR L’USAGER ?

Texte intégral de l'article

lundi 29 août 2005, par Françoise Gaudet

Dans les années 70, un des mots d’ordre des professionnels des bibliothèques était de promouvoir « l’autonomie du lecteur ». Beaucoup d’efforts ont été déployés pour favoriser cette autonomie : libre accès intégral aux collections, amélioration de la signalétique, et mise à disposition de catalogues informatisés plus conviviaux que les vieux catalogues sur fiches. Et puis sont arrivés l’Internet, le web, les moteurs de recherche. Et voilà les bibliothécaires perplexes, face à ces nouveaux outils qui, eux aussi, parient sur l’autonomie de l’usager...

S’il y a bien au départ, dans les deux cas, une même volonté d’autonomiser l’usager, cette volonté se traduit sous des formes différentes, parce qu’elle s’appuie sur des logiques dissemblables. La bibliothèque est un service public et la promotion de l’autonomie de l’usager tient d’abord à une volonté politique : il s’agit de respecter sa liberté, son libre arbitre, de le considérer comme un adulte autonome. Le moteur de recherche obéit bien évidemment à une logique différente, celle d’une entreprise commerciale. Comme toute entreprise de ce type, elle n’est viable à terme que si elle trouve des clients, et uniquement dans la mesure où elle satisfait ses clients. Or l’utilisateur final est en principe seul devant son écran, et tenté de zapper à la première difficulté. Il faut donc lui proposer des outils conviviaux, qui l’accompagnent dans sa recherche de manière plus ou moins transparente afin de l’amener à un résultat qu’il juge satisfaisant.

Dans les deux cas, il y a donc une prise en main de l’usager, plus ou moins explicite, plus ou moins assumée par l’utilisateur final. Quelle est la marge de manœuvre laissée à celui-ci ? A quel moment est-il pris en main ? De quelles informations dispose-t-il sur l’outil (et sur ses possibles dérives) ? En bref, dans quelle mesure le concepteur de l’outil fait-il confiance à l’usager ? Et, de ce point de vue, quelles sont les différences entre le catalogue de la bibliothèque et Google ?

Au départ, les deux outils travaillent sur des contenus différents. Le moteur fouille le web, le catalogue le fonds de la bibliothèque. Leurs territoires sont donc dissemblables et circonscrits, en dépit du fantasme d’exhaustivité que les deux univers suscitent chez leurs utilisateurs. Mais alors que l’ambition du moteur est de maîtriser le maximum de données possible, la bibliothèque opère volontairement une sélection dans la production éditoriale pour constituer ses collections. Il y a donc de la part de la bibliothèque un accompagnement plus poussé du point de vue de l’offre, ce qui peut être interprété comme une privation de liberté : c’est le bibliothécaire qui choisit ce qui est « bon » pour le lecteur. Mais au moins le fait-il sur des critères explicites et publics (la Bpi a publié un opuscule sur sa politique d’acquisition) ce qui n’est pas le cas du moteur.

Examinons à présent la démarche de recherche documentaire : nous retrouvons ce fantasme d’exhaustivité, mais cette fois-ci chez les bibliothécaires eux-mêmes. Des générations de bibliothécaires ont été formés à la recherche bibliographique systématique et exhaustive, et il se trouve qu’il est impossible de faire une recherche systématique et exhaustive sur l’Internet, ne serait-ce que parce que les mêmes clefs de recherche donnent des résultats différents à quelques heures d’intervalle. Ce qui est incompréhensible pour l’utilisateur moyen, pour le coup complètement pris en main : incapable de comprendre pourquoi telle référence est proposée plutôt que telle autre, incapable aussi d’estimer le silence de la machine, c’est à dire le nombre de références qui pourraient lui être utiles et qui ne lui sont pas proposées.

Pourtant cet utilisateur moyen est généralement satisfait, car il obtient le plus souvent quelque chose, et il s’en contente, à tort ou à raison vous dira le bibliothécaire. Mais reconnaissons que ce quelque chose est souvent pertinent, ou du moins qu’il y a en général des pépites à glaner dans la masse de liens que propose le moteur en réponse à une requête. Ce qui est tout de même plus satisfaisant que le sec commentaire que renvoie facilement le catalogue : « Aucun document retrouvé ».

Il semble en effet que l’effort du bibliothécaire porte avant tout sur la réduction du bruit (à l’aide de thésaurus et de listes de mots matières pré-coordonnés), quitte à n’afficher aucune réponse ; tandis que le moteur parait avant tout redouter le silence (et privilégie par exemple la recherche par mot clé en texte intégral), quitte à ensevelir l’usager sous les résultats. Si on se place du point de vue de l’ergonomie de la recherche, l’avantage est incontestablement à Google, pour la simplicité d’usage, simplicité qui autorise d’entrée de jeu une réelle autonomie. Si on se place du point de vue de la précision des résultats, l’avantage est peut-être à au catalogue et à la liste pré-coordonnée, mais le maniement de ces outils suppose un minimum d’apprentissage de la part de l’usager. L’autonomie se mérite !

Mais on sait bien que ce qui fait le succès de Google, c’est avant tout le classement des résultats par ordre de pertinence. C’est assez étonnant, et cela fonctionne plutôt bien. Cependant ce classement s’effectue sur des critères peu explicites, et c’est bien là que le bât blesse. Le catalogue, lui, classe ses résultats de manière neutre : en général par ordre alphabétique, ou plus rarement chronologique. A charge pour l’usager de sélectionner les références les plus pertinentes, en se fiant à sa propre connaissance du sujet. Ici encore, l’autonomie se mérite !

L’exploitation du système de citations bibliographiques croisées, sur lequel se fonde l’algorithme de Google, n’est pas inconnue du monde de la recherche documentaire classique, mais le moteur en fait un usage qui le distingue radicalement du catalogue de la bibliothèque. Il introduit un nouveau critère de tri, qui est en fait un indice de popularité. C’est, vous diront ses détracteurs, l’irruption de l’audimat dans la recherche documentaire. Pas du tout, répond le philosophe Roberto Casati, qui assimile le lien établi par un site A vers un site B à un vote de A en faveur de B : voilà un fonctionnement démocratique, l’évaluation de la qualité des sites confiés à des milliers de petits experts plutôt qu’à quelques rares instances de « filtrage » autorisées, tels que les éditeurs, les revues scientifiques ou les bibliothécaires [1].

Victoire du populisme ou de la démocratie ? Le débat reste ouvert, bien entendu. Mais pour conclure provisoirement sur le thème de l’autonomie de l’usager, je rappellerai simplement que pour être réellement autonome, il faut être en mesure de prendre du recul sur sa propre expérience. Et pour cela, un minimum de compréhension de la manière dont fonctionne l’outil s’impose. De ce point de vue, l’opacité qui entoure le mode de fonctionnement de Google, ainsi que son succès grandissant qui lui donne une position de quasi monopole, ne laissent pas d’être inquiétants.

Notes

[1] Roberto Casati, « Ce que l’Internet nous a appris sur la vraie nature du livre », Text-e : le texte à l’heure de l’Internet, Bpi/Centre Pompidou, 2003.

 

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