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Interview

La langue des signes, une langue comme les autres ?

Christian Cuxac
Christian Cuxac D.R.
Christian Cuxac est professeur en sciences du langage, spécialiste de la langue des signes. Longtemps seul parmi les linguistes français, il s’est battu pour qu’elle soit reconnue comme une langue à part entière. Aujourd’hui, elle a acquis ce statut dans le monde de la recherche et dans l’Éducation nationale. En nous expliquant le fonctionnement de la langue des signes, Christian Cuxac nous fait comprendre à quel point son apprentissage est essentiel pour les sourds. Il nous montre aussi que, sur ce terrain de l’enseignement et de la diffusion, le combat est loin d’être terminé.

Qu’est-ce qui vous a amené à vous spécialiser dans la langue des signes ?

En 1975, je préparais une thèse de linguistique sur l’argot. J’ai demandé au professeur qui devait la diriger s’il n’avait pas des vacations à me proposer. Il enseignait alors l’introduction à la linguistique pour les futurs professeurs des instituts de jeunes sourds et m’a proposé de le remplacer. Je ne voyais vraiment pas dans quoi j’allais me lancer ! Les sourds, j’en croisais de temps en temps dans le bus, c’est tout…
Je ne pensais pas un seul instant que la langue des signes ait pu être interdite. Par exemple, les sourds n’avaient pas le droit d’être enseignants. Ils ne l’ont obtenu qu’en 1981 pour les instituts nationaux de jeunes sourds, dans les années 2000 pour l’Éducation nationale.
 

La langue des signes était-elle alors un objet d’études linguistiques ?

Non. Quand j’ai commencé, j’étais à peu près le seul linguiste à m’y intéresser en France ; dans les années 1970, pas un seul de mes collègues n’aurait misé un sou sur elle pour dire que c’était une langue – alors qu’aux États-Unis, cette démonstration avait été faite dès les années 1960 par le linguiste William Stokoe.
 

Avez-vous contribué à légitimer la langue des signes dans l’enseignement ?

Paris 8, où j’enseigne depuis 1998, nous a donné l’occasion de créer un certain nombre de diplômes, notamment, en 2004, une licence professionnelle permettant d’enseigner la langue des signes dans les établissements de l’Éducation nationale. C’est une de nos grandes fiertés – et une des avancées qui ont permis la création du CAPES de langue des signes, quelques années plus tard.
 

Quel est le principe de la langue des signes ?

Son principe, c’est le corps, qui fonctionne comme un petit orchestre. Comme si l’on avait, paradoxalement, une partition musicale avec les différents timbres s’harmonisant les uns par rapport aux autres. Là, ce sont les membres supérieurs (mains et avant-bras), la forme des mains, leur mouvement, leur emplacement, leur orientation. On a longtemps pensé que ces paramètres constituaient l’essentiel de la langue des signes.
Puis dans les années 1970/1980, on s’est rendu compte du fait que la mimique faciale, et dans les années 1980/1990 que la direction de regard tenaient un rôle capital – c’est l’un des travaux auxquels j’ai apporté une pierre. L’essentiel se joue dans le regard, qui régit l’interaction.
En effet, la langue des signes fait une distinction très systématique entre le plan de l’énoncé (ce dont je parle) et le plan de l’énonciation (les personnes à qui je m’adresse et la situation). Le regard joue un rôle clef pour cette situation d’énonciation. Par exemple, le signe « arbre » [avant-bras vertical, main dans son prolongement, doigts écartés] vaut pour tous les arbres. Si le regard est posé sur ce signe, cela veut dire : cet arbre-ci, les doigts pouvant désigner les branches. Mais si le regard n’est pas posé dessus, le signe désigne un arbre générique.
 

Tous les mouvements sont donc codés, y compris ceux des yeux et du visage ?

Oui. Les paramètres qui entrent en jeu sont plus nombreux que dans la langue parlée et, de surcroît, simultanés. Cela demande une maîtrise corporelle extrême, si bien que les enfants mettent du temps à acquérir (vers sept ou huit ans) celles des structures de la langue des signes qui sont fortement imagées.

Qu’appelez-vous « structures fortement imagées »  ?

La langue des signes est un peu double. D’une part elle permet de dire les choses, par exemple, je vous dis que deux chiens qui se connaissaient autrefois se rencontrent par hasard [il fait les signes codés pour ces mots] : ça, c’est la langue des signes qui dit. Mais il y a aussi la langue des signes qui montre : je peux ne pas faire le signe de « chiens » mais tout simplement les montrer [il mime deux chiens se rencontrant par hasard : ses mains dessinent leur museau, leurs oreilles, leur pas, son visage exprime la surprise, etc.].
Les sourds peuvent toujours choisir d’être dans ce registre très illustratif, celui des « signes de grande iconicité » (par opposition aux signes totalement lexicalisés, qui se trouvent dans les dictionnaires). C’est dans les descriptions et les narrations qu’ils sont le plus utilisés.
Pour notre équipe de Paris 8, ces structures très iconiques constituent la partie la plus élaborée de la langue des signes, alors que beaucoup de linguistes formalistes, notamment aux États-Unis, considèrent que ce n’est pas de la langue des signes mais de la vulgaire pantomime. La bataille fait rage !
 

Quelle est la syntaxe de la langue des signes?

En général, on place d’abord les actants dans l’espace et le verbe apparaît après. On peut ensuite désigner chacun des actants en pointant simplement l’emplacement où on l’a situé : l’espace a des possibilités de conservation de mémoire que n’utilisent pas les langues orales.
La syntaxe de la langue des signes n’est donc pas liée à celle de la langue parlée. À l’inverse, dans ce qu’on appelle le français signé, chaque mot est traduit par un signe, la structure de la phrase étant calquée sur celle du français. Là aussi, on n’est pas tout à fait d’accord entre linguistes. Personnellement, je pense que le français signé est un codage du français, qui ne fait pas partie de la langue des signes mais peut être utilisé accessoirement.
 

Et l’alphabet où chaque lettre a un signe correspondant, est-ce de la langue des signes ?

Il s’agit de l’alphabet dactylologique. Les sourds américains s’expriment énormément par dactylologie, ils sont tout le temps en train d’épeler des mots ; c’est long, mais ils ont acquis une certaine virtuosité. C’est une forme culturelle qui n’est pas aussi étendue en France. L’alphabet dactylologique n’a d’utilité que quand le mot est connu, donc il s’adresse plutôt à des sourds qui ont une certaine connaissance de la langue orale et écrite dominante.
 

Y a-t-il un rapport entre les signes très iconiques et les gestes que l’on peut faire en parlant ?

Oui, mais en langue des signes, c’est beaucoup plus structuré que dans la gestuelle coverbale des entendants. Les sourds ont un seul canal, le canal visuo-gestuel (puisque le canal audio-phonatoire ne fonctionne pas) pour dire et pour montrer. D’où un lien très étroit entre ces deux sémiologies distinctes, assez séparées dans le monde des entendants. Les langues des signes ne sont pas de nature compensatoire : ce sont de véritables créations, qui mettent en valeur le génie humain.
 

Vous parlez de créativité : comment fait-on de la poésie en langue des signes ?

Le rythme est très présent, basé sur les répétitions, l’amplification des mouvements. La poésie peut jouer aussi sur la déformation : le mouvement de la main permet de passer d’une forme à l’autre, le jeu sur les formes est aussi un jeu sur le sens.
 

Comment s’expriment les concepts abstraits, les néologismes ?

Il y a un vocabulaire standard abstrait qui s’enrichit de signes nouveaux par centaines chaque année puisque, de par son interdiction pendant cent ans, la langue des signes n’a pas pu véhiculer des contenus scolaires et de pointe. C’était une langue de la vie quotidienne, des émotions. Une langue qu’utilisaient les gosses entre eux, quand l’école les autorisait à signer… parce qu’il y avait encore, dans les années 1970, certains établissements où on le leur interdisait !
 

A-t-elle maintenant toute sa place dans l’enseignement ?

En dehors de quelques expérimentations d’écoles bilingues, encore peu nombreuses, on ne l’utilise pas en classe, alors que c’est la seule manière pour l’enfant d’entrer dans le sens.
Dans les écoles d’entendants qui accueillent quelques enfants sourds, lorsqu’on propose des ateliers de langue des signes, tous les parents d’élèves entendants disent : oui, car ils y voient l’occasion pour leurs enfants d’apprendre une deuxième langue, d’acquérir un développement moteur exceptionnel, de pouvoir s’exprimer, dire des choses subtiles, avec leur corps. Mais chez les parents d’enfants sourds, la réponse majoritaire est : non, surtout pas de langue des signes ! On marche sur la tête : la langue des signes, c’est bon pour les entendants, pas pour les sourds ! Les parents d’enfants sourds ont peur qu’elle ne retarde l’apprentissage du français oral et écrit. Or toutes les évaluations montrent qu’elle favorise l’accès au français écrit, que c’est une base sur laquelle on peut construire.
 

Pourquoi beaucoup de sourds sont-ils illettrés ?

Parce qu’ils ont grandi dans l’oralisme, qui donne la priorité à la parole. Or la parole est très difficile à acquérir pour un enfant sourd. On fonde encore toute une éducation sur une réussite qui ne vaut que pour une petite minorité. On institutionnalise l’échec, le retard, puisque c’est seulement sur cette parole très tardive de l’enfant sourd qu’on commence à greffer de l’écrit, en ignorant complètement la langue des signes.
 

Il faudrait que les sourds l’apprennent le plus tôt possible ?

Oui, le plus tôt est le mieux. Quand les parents sont sourds, ils savent comment communiquer avec leur enfant mais un parent entendant, qui était totalement spontané et prêt à faire des gestes, dès qu’on lui apprend la surdité de son enfant, ne sait plus comment s’y prendre. De plus, la personne qui le lui annonce est généralement un médecin qui, très souvent, a une certaine hostilité vis- à-vis de la langue des signes. En effet, on entend encore souvent ce discours selon lequel des enfants nés sourds seraient des malades : il faut réparer, éradiquer la surdité, etc.
La médecine et la technique font des progrès mais en France, la politique autour de l’implant est aberrante puisque les gens qui implantent proscrivent la langue des signes. Donc l’implant devient un élément langagier. La Suède, au contraire, où l’implant est pourtant obligatoire, défend totalement la langue des signes car le regard sur l’implant n’y est pas du tout le même : l’implant ne doit pas permettre à l’enfant d’acquérir ses savoirs scolaires, il sert à entendre, il est sensoriel et non langagier.
 

Mais un sourd qui ne connaîtrait que la langue des signes se couperait de l’immense majorité des entendants. Quelle solution prônez-vous ?

L’éducation bilingue dans sa version authentique, c’est-à-dire que l’enseignement se fait en langue des signes et que celle-ci permet d’accéder au français écrit La langue des signes est la langue de l’identité et la langue écrite celle de la communication avec le monde des entendants. C’est le modèle de l’abbé de l’Épée.
 

Les sourds qui signent sont-ils une minorité linguistique comme les autres ?

Une minorité linguistique oui, mais pas tout à fait comme les autres. En effet, les autres langues se transmettent de manière héréditaire alors que 95 % des sourds ont des parents entendants.
D’autre part, il y a dans la possibilité d’utiliser le canal visuo-gestuel des liens profonds avec la perception et l’action, alors qu’acquérir une langue vocale c’est désolidariser tous nos savoirs perceptifs et pratiques de l’apprentissage de la langue. Quand un petit enfant sourd commence à acquérir la langue des signes – vers l’âge de sept à neuf mois – comme l’enfant entendant, il a déjà des savoirs extra-linguistiques. Par exemple il sait que pour prendre quelque chose il faut fermer le poing, qu’on ne prend pas une chose ronde de la même manière qu’une chose fine, etc. Ces expériences sensorielles ne serviront pas directement à l’enfant entendant pour apprendre à parler. L’enfant sourd, au contraire va les exfolier dans du langage.
 
Propos recueillis par Véronique Denizot, Catherine Geoffroy et Monique Laroze, Bpi

Article paru initialement dans de ligne en ligne n°9

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