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Pourquoi parle-t-on de culture sourde ?

Lorsqu’on la croise pour la première fois, l’expression « culture sourde » peut étonner ou interpeller. Elle peut sembler paradoxale, et le rester aussi longtemps qu’on considère la surdité de façon uniquement négative, comme une forme de perte, de déficit, de privation ou d’infirmité.
Mais il est également possible d’envisager les choses sous un autre jour. Dans son livre Le Normal et le pathologique, Georges Canguilhem propose ainsi de définir la maladie ou le handicap comme des « allures de vie » originales, plutôt que comme de simples écarts par rapport à une norme. Soit un homme qui boite : ce n’est pas seulement un homme qui marche mal, c’est également un individu qui invente, qui crée, dans un contexte physiologique donné (blessure, entorse, lésion…), une démarche et une posture nouvelles, qui lui permettent de continuer d’avancer.
Dans le cas de la surdité, il y a une invention évidente, qui est à la fois une réponse à un fait physiologique (l’absence d’audition), une création d’ordre culturel et un moyen de communication : la langue des signes. Quand on parle de langue, on suppose presque automatiquement l’existence d’une communauté qui la parle et la fait vivre. De fait, c’est la langue des signes qui est le pilier de la culture sourde, bien plus que la surdité en tant que telle. C’est elle qui définit les sourds comme une communauté, presque une nation, et pas seulement comme un ensemble d’individus partageant une même particularité sensorielle.
 
Yunus, les eaux de mon âme, spectacle poétique
Yunus, les eaux de mon âme, spectacle poétique de la Bête à Bon Dieu Production, photo Nicolas Mako
 

La langue des signes et l’« éveil des sourds »

Les sourds, qui se sont toujours exprimés par signes, passaient autrefois pour des simples d’esprit car pendant des siècles a régné l’idée que le langage – et donc la pensée – étaient indissociables de la parole. C’est l’abbé de l’Épée, à la fin du 18e siècle, qui va contribuer à institutionnaliser et à formaliser la langue des signes par le biais d’un enseignement spécialisé. Soucieux de l’intégration des sourds, il leur donne accès à la lecture et à l’écriture, mais surtout il permet à une véritable société sourde d’émerger, en réunissant des enfants et en leur donnant les moyens de dialoguer ensemble.
Parallèlement se développe une approche rivale, qui estime que le langage signé entrave l’acquisition de la langue française et isole les sourds plus qu’autre chose. Pour les partisans de l’oralisme, rarement sourds eux-mêmes, ces derniers doivent s’efforcer d’imiter les entendants en lisant sur les lèvres et en s’exprimant vocalement. C’est finalement cette seconde approche qui prévaudra et qui sera entérinée par le Congrès de Milan en 1880. Comme les langues régionales à la même époque, la langue des signes est marginalisée, interdite, réprimée. Elle entre alors dans une période de semi-clandestinité qui durera près d’un siècle.
Les initiatives de la première moitié du 20e siècle, en marge des institutions pédagogiques, ne sont pas négligeables (émergence d’un monde associatif, congrès internationaux, salon international des artistes silencieux, gazette des sourds-muets, et même des Jeux Olympiques des sourds en 1924, qui sont toujours organisés aujourd’hui sous le nom de deaflympics). Mais il faut attendre 1977 pour que l’interdit pesant sur la langue des signes à l’école soit levé, et 1991 pour voir officialisée la liberté de choix entre une éducation orale ou bilingue (langue des signes et français écrit).
Dans la foulée de mai 68, un vaste mouvement de reconnaissance des minorités, notamment linguistiques, s’était déjà développé. C’est dans ce contexte que le mouvement sourd s’organise, notamment autour de la revue Coup d’œil (1977-1986) et de Bernard Mottez (l’inventeur de la dénomination « LSF » pour la langue des signes française, que l’on présente parfois comme un nouvel abbé de l’Épée). L’IVT, l’International Visual Theater, est peut-être le symbole le plus révélateur de l’émancipation des sourds à cette époque : créé en 1976 à Vincennes, il se veut un véritable « laboratoire de recherches artistiques, linguistiques et pédagogiques sur la langue des signes, les arts visuels et corporels. »
La loi du 11 février 2005 « pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées » marque un dernier acquis, en reconnaissant enfin à la LSF le statut de langue à part entière. Les sourds disposent désormais d’une langue reconnue par la République, ils ont leurs associations, leurs lieux de rencontres, leurs médias (comme le site websourd.org, ou le magazine Art’Pi !), et même des ambassadeurs auprès du grand public, comme la comédienne Emmanuelle Laborit, directrice de l’IVT depuis 2003, dont le récit autobiographique Le Cri de la Mouette (1994) a beaucoup marqué les esprits.
 

La communauté sourde

L’idée de culture sourde renvoie d’abord à ce vaste mouvement d’affirmation identitaire qui s’est développé depuis les années 1970 et que l’on qualifie parfois d’« éveil des sourds ». C’est lui qui permet aujourd’hui à Patrick Belissen, directeur de l’Académie de la Langue des Signes Française de Paris, d’affirmer sur un ton de déclaration d’indépendance : «  Nous, les sourds, revendiquons le droit à  la différence au niveau de nos manifestations dans le monde, notre langue des signes, notre culture et notre appartenance à la communauté des sourds. »
Ce serait toutefois une illusion que d’imaginer une communauté sourde monolithique. Elle est au contraire divisée et traversée par de vifs débats. Les différents types de surdité sont un premier élément de diversité : il n’y a pas forcément grand-chose à voir entre un sourd qui l’est devenu tardivement et un sourd qui l’est depuis toujours. Les sourds de naissance sont souvent partagés eux-mêmes entre volonté d’intégration et désir de reconnaissance et d’autonomie. La LSF et les méthodes orales suscitent des débats toujours aussi virulents, comme la question plus contemporaine des implants cochléaires : des prothèses qui permettent dès le plus jeune âge d’atténuer plus ou moins la surdité, mais que certains assimilent à une violence supplémentaire faite au sourd, à une négation des richesses de la culture sourde.
Ces revendications identitaires peuvent parfois ressembler à un repli sur soi. Mais plus qu’une tentation communautariste, elles sont révélatrices d’un réel souci de communication entre sourds et entendants. On mentionne souvent l’énorme taux d’illettrisme des sourds, qui approche les 80 % chez les personnes nées sourdes en France. Lorsque la moindre conversation est difficile à suivre, il est naturel de se forger un cercle d’amis dans lequel le problème ne se pose pas, mais les locuteurs de la LSF ne sont pas très nombreux, on estime leur nombre à 100 000 ou 200 000 personnes.
Cette situation complexe, qui mêle des enjeux culturels, médicaux et sociétaux, n’exclut pas pour autant toutes les formes possibles d’échange et de bilinguisme. D’autant plus que la culture sourde, ce n’est pas seulement une communauté ayant ses codes et ses traditions compréhensibles par les seuls initiés, c’est aussi, de manière plus générale, un rapport au monde, une forme de créativité, axée sur l’image et l’expression corporelle.
 

Culture sourde et création

La créativité de la communauté sourde se manifeste d’abord dans les usages propres à la LSF, par exemple dans la façon de nommer les personnes, qui s’appuie souvent sur une caractéristique physique ou un tempérament (Emmanuelle Laborit s’appelle « soleil qui part du cœur »). On parle aussi fréquemment d’un humour sourd. Difficilement traduisible à l’oral, il peut recourir aux spécificités d’un langage gestuel et spatialisé, mais aussi au mime, au jeu de rôle, à tous les ressorts de l’expressivité, pour produire des effets comiques.
Ces dimensions sont difficilement accessibles aux entendants qui ne connaissent pas la langue des signes. Mais celle-ci comporte également une dimension purement visuelle qui peut séduire tout un chacun. Les sourds sont des acteurs nés, ils excellent dans le domaine du spectacle vivant auquel de nombreux festivals sont consacrés (citons pêle-mêle le festival du silence, les festivals Clin d’œil ou Sign’ô, ou encore, dans le domaine de l’audiovisuel, le festival sourd-métrage). Les représentations données dans ce cadre sont souvent bilingues, mais les sourds tiennent aussi énormément aux spectacles 100 % LSF. Le metteur en scène Olivier Schetrit insiste sur l’importance des créations de ce type : « Il existe de nombreuses pièces communautaires jouées en langues étrangères. Par exemple, des entendants (français) vont parfois voir des spectacles japonais, et même s’ils ne comprennent pas la langue, ils peuvent être touchés par le butô et apprécier le théâtre traditionnel japonais. Alors pourquoi les sourds devraient-ils systématiquement adapter leurs créations au public entendant ? »
Le terme d’adaptation est porteur de connotations douloureuses, mais les créations bilingues les plus originales savent passer outre. Des spectacles que l’on imagine réservés aux entendants peuvent trouver dans la LSF une forme d’expression et une richesse supplémentaire. La chanteuse Camille et la comédienne Isabelle Voizeux (qui est également co-présentatrice de l’émission L’œil et la main sur France 5) ont ainsi donné des représentations communes, Isabelle signant sur les chansons de Camille, Camille vocalisant sur les mots signés d’Isabelle. Il ne s’agit pas d’un simple exercice de traduction, mais d’une véritable création commune.
Ce détour par l’expression artistique illustre bien comment, au-delà des crispations et des polémiques, culture sourde et société entendante peuvent désormais coexister sans s’exclure mutuellement. L’ethnologue Yves Delaporte observe que « l’accès de la nouvelle génération [de sourds] aux études secondaires et bientôt supérieures laisse entrevoir un avenir qui sera marqué par le biculturalisme. » Le bilinguisme n’implique pas forcément d’abdiquer ou d’écorcher sa propre culture, il peut être une source d’enrichissement, une passerelle permettant des rencontres et des créations nouvelles.
 
Nicolas Beudon
, Bpi
Article paru initialement dans de ligne en ligne n°9
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