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Une évocation romanesque du 28 août 1963

La journée du 28 août 63 est magnifiquement évoquée dans le roman de Richard Powers, Le temps où nous chantions. Ce moment fort de l’histoire des Etats -Unis est aussi un moment fort pour la famille de mélomanes que nous suivons sur deux générations. 
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Le temps où nous chantions de Richard Powers
Le père de famille David Strom marche aux côtés de sa fille Ruth âgée de18 ans. Ce n’est pas le seul homme blanc dans cette foule mais sa fille a honte de lui. Lui perdu dans ses pensées se remémore 25 ans plus tôt, la manifestation au cours de laquelle il a rencontré sa femme, la mère de Ruth.
Phographie noir et blanc du concert de Marian Anderson
Concert de Marian Anderson, 1939,National Archives, Records of the U.S. Information Agency

C’était le concert de Marian Anderson, première cantatrice afro- américaine en 1939 au même endroit exactement. Et lui, le jeune immigrant juif allemand avait remarqué une jeune femme noire qui chantait et remuait les lèvres en même temps que la contralto et l’avait abordée. Une famille naîtra de ce rapprochement totalement improbable.
Les parents, David et Daley, tous deux passionnés de musique, vont élever leurs trois enfants, ni blancs, ni noirs, dans l’Amérique des années 50, en façonnant un univers familial autour de la musique et du chant.
Cette famille atypique va cristalliser par le biais de chacun de ses membres, toutes les interrogations de la société américaine, les combats et la quête d’identité des noirs américains.
La marche du 28 août 1963 est d’autant plus importante dans le roman qu’elle annonce la rébellion de Ruth, la benjamine. Cette dernière va s’engager dans une forme d’action plus violente et incarner l’autre aspect de la lutte pour l’égalité des droits. Elle rejette la « blancheur »  de son père et va rejoindre un des mouvements du Black Power.

Passage charnière du Temps où nous chantions , ce chapitre sobrement intitulé « Août 63 » est à l’image de ce roman foisonnant, le portrait d’une famille singulière qui nous raconte 50 ans d’histoire américaine. 

Extraits :

Ils se rassemblent au pied du Washington Monument ; les gens arrivent de partout où subsiste l’espoir d’un pays nouveau. Ils viennent des champs de Géorgie sur des camions de céréales. A raison d’une centaine d’autocars à l’heure, ils débouchent du tunnel de Baltimore. Ils arrivent dans de longues voitures argentées en provenance des faubourgs de la côte atlantique.
[…] En milieu de matinée, on atteint le quart de million de personnes : des étudiants, des cadres moyens, des pasteurs, des médecins, des coiffeurs, des vendeurs des syndicalistes du secteur automobile, de futurs gestionnaires, des intellectuels de New York, des agriculteurs du Kansas, des pêcheurs de crevettes du Golfe.[…]
Les caméras de télévision juchées dans le nid de corbeau de l’obélisque de Washington balayent le rassemblement sur huit cents mètres de large, de part et d’autre du bassin aux mille reflets. Sur ces huit cents mètres, toutes les nuances imaginables : la colère, l’espoir, la douleur, une confiance nouvelle et, par-dessus tout, l’impatience.
 
De la musique se déverse sur tout le Mall […] Des chants se répercutent sur les façades des bâtiments administratifs. Sur la scène un assortiment hétéroclite d’artistes  se côtoient – Odetta et Baez, Josh White et Dylan, les Freedom Singers, vétérans du SNCC et d’Albany. Mais les manifestants sont portés vers l’Emancipateur par une déferlante de musique bien à eux. Des paroles tourbillonnent et s’élèvent : Nous triompherons. Nous ne céderons pas….
David Strom entend comme dans un rêve le chœur qui enfle.
[…]
Puis la chanson laisse place au discours… Elle [Ruth] entend une voix ample de baryton, une voix qu’elle a déjà entendue mais jamais de cette manière. « Nous sommes aussi venus en ce lieu sacré  pour rappeler à l’Amérique la terrible urgence de l’instant présent. »…
Quelque chose se produit dans la foule, une alchimie déclenchée par la pure puissance de cette voix. Par trois fois, les mots reviennent sous forme d’échos bouleversants. Son père a raison c’est historique. […]
Les paroles du discours dévalent sur les joues paternelles comme des eaux
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