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Bolos et beaux gosses

S’il existe une question récurrente dans l’œuvre de Riad Sattouf, c’est bien celle du genre et en particulier, du genre masculin. De l’apprentissage des codes de la virilité à leur mise en pratique, la fabrique des garçons y est décortiquée avec humour et brio, explique la sociologue Haude Rivoal.

Pascal Brutal, « l’homme le plus viril du monde »

Avec cette série parue dans Fluide glacial avant d’être publiée en albums à partir de 2006, nous voilà prévenus : « Pascal Brutal donne des coups de poing aux méchants et des orgasmes aux gentils : ne l’oublie jamais ». Le monde dans lequel vit ce héros est un univers imaginaire où Alain Madelin est président de la République, où le centre de Paris est interdit d’accès aux pauvres et où la Bretagne est indépendante. Adidas Torsion 1992 vissées aux pieds, gourmette en argent clinquant au poignet et petit bouc parfaitement taillé, Pascal Brutal est un être dominé par ses pulsions. Son physique avantageux et son instinct de chasseur lui permettent d’aligner les conquêtes féminines (et masculines !). Alternativement, il séduit ou intimide les copains du quartier autant que les hommes d’État à qui il lui arrive de prêter main-forte. Fervent adepte de la baston, de la musculation et de la moto à grande vitesse, à coups de poing et de reins, Pascal Brutal s’impose. Même s’il ne possède pas le QI d’un astronaute, rien ni personne ne lui résiste. « La virilité, c’est mon métier » déclare-t-il.

Mais Pascal Brutal n’est pas qu’un concentré de clichés grotesques sur la masculinité. À travers des récits fantasques, Riad Sattouf nous offre ici une démonstration, par l’absurde et la démesure, des codes sociaux d’une société ultra-libérale où seuls les plus forts s’imposent. L’ultra-libéralisme résonne en effet à merveille avec la virilité triomphante quand la loi du plus fort est aussi celle du plus costaud. Pourtant, dans certains épisodes, les règles du pouvoir sont modifiées de manière inattendue : la Russie devient, par exemple, une vaste zone de non-droit peuplée d’hommes des cavernes, et la Belgique, une gynocratie (un système politique violent de domination par les femmes) où les hommes ne peuvent sortir que s’ils sont couverts d’une combinaison anti-virilité, sous peine de devenir de potentielles proies sexuelles.

L’inversion des rôles de genre

Photo du film Jacky au royaume des filles
Dans Jacky au royaume des filles, les filles sont dotées de qualités définies comme viriles © Kate Bary, Les Films des Tournelles
Voilà qui annonçait déjà une réflexion plus large sur les codes du pouvoir, conjugués habituellement au masculin. C’est le film Jacky au royaume des filles qui prolonge cette interrogation. Injustement boudé par le public et la critique à sa sortie en 2014, il dépeint une dictature gynocratique imaginaire, qui vénère le dieu Chevalin. Les hommes y sont dominés, cantonnés à des tâches domestiques et jugés sur leur apparence tandis que les femmes dirigent la République populaire et démocratique de Bubunne. L’inversion des rôles de genre est un procédé relativement classique de mise en lumière des stéréotypes genrés. Ce qui le rend particulièrement intéressant ici est que la puissance des femmes n’est pas représentée sous les traits d’une féminité sexy et conquérante (type Beyoncé) mais par l’attribution de qualités définies comme viriles : force, courage, autorité, puissance sexuelle, capital économique. Si les rôles de genre sont inversés, l’échelle de valeur entre les symboles du pouvoir et ceux qui sont culturellement dévalués (la douceur, la disponibilité, l’empathie) ne se modifie guère. Ce dispositif permet au film de pointer habilement que ce ne sont pas seulement les normes conjugales, les codes de la séduction ou de la disponibilité sexuelle qui interpellent. Ce qui fait réagir, c’est surtout la légitimité que s’octroient les individus en position de pouvoir d’exercer des formes de domination. Les situations comiques montrent que, dans notre société, la persistance du patriarcat est indissociable d’un éloge de la virilité. Elles nous permettent également de comprendre que la virilité n’équivaut pas à la masculinité. Assimiler l’une à l’autre résulte d’une construction sociale et d’un apprentissage.

Apprendre à être un homme

De même qu’« on ne naît pas femme, on le devient » pour reprendre la célèbre expression de Simone de Beauvoir, « on ne naît pas homme, on le devient ». Dans L’Arabe du futur, récit autobiographique de l’enfance de Riad Sattouf en Syrie ou encore dans Ma circoncision, il est aisé de comprendre que l’école, la famille et la société jouent un rôle fondamental dans l’apprentissage des codes de la masculinité. Apprendre à être un homme implique en premier lieu d’avoir des modèles, des figures viriles qui feront office de référence. Ces figures, qu’elles soient imaginaires (Conan Le Barbare, Han Solo, Goldorak) ou réelles (le père, l’instituteur, Mouammar Kadhafi, Hafez el-Assad) renvoient à des formes d’autorité auréolées de légendes. Le petit Riad écoute ainsi un des gardes du corps du président Assad narrer les exploits de ce dernier : « On raconte qu’à l’âge de six ans, il s’est circoncis lui-même pour aller plus vite ». Les rites de passage constituent une deuxième voie d’apprentissage de la masculinité. La circoncision, les châtiments corporels infligés par l’instituteur, les jeux de guerre sont autant d’épreuves où l’on apprend, par la terreur, la douleur et la violence à devenir un homme, un vrai. Se démarquer du sexe féminin permet d’entériner définitivement l’affaire. N’est pas homme qui veut et certainement pas en se comportant comme une fille.

La préadolescence, âge sensible

À la sortie de l’enfance, à l’heure où le désir sexuel s’éveille avec force, l’affaire devient plus délicate. « Comment faire des choses sexuelles avec les femmes ? » interroge le Manuel du puceau. Surtout, comment survivre à cette ignoble période de laideur et de misère sexuelle qu’est, pour beaucoup, l’adolescence ? Riad Sattouf donne plusieurs pistes de réponses et dédramatise la sexualité des adolescents (les pulsions, la culpabilité, les fantasmes autour du sexe féminin). Il y bouscule aussi quelques idées reçues : les filles seraient « plus matures » ou penseraient moins au sexe que les garçons, et il faudrait ressembler à un caïd hyper-testostéroné pour avoir des relations sexuelles. Les exemples de Napoléon « petit et vilain » ou encore d’Alain Souchon « très efféminé » nous rassurent sur ce point ! Une manière aussi de tranquilliser à un âge où, sous couvert d’humour cash, s’effectue une appréciation souvent cruelle des garçons entre eux, chacun évaluant sa masculinité à l’aune de celle de son voisin.

Des masculinités plurielles et hiérarchisées

Essai de couverture pour Retour au collège © Riad Sattouf
Dans toute société (humaine ou animale), se distinguent généralement des « mâles alpha », comme dans le Manuel du puceau, Loïc dans Les Beaux Gosses, Lucien ou Armand dans Retour au collège. Des « bogosses » en mobylette dont la masculinité s’évalue principalement au nombre de filles qu’ils « pécho » ou à la musique qu’ils écoutent. Mais qu’est-ce qu’être un homme lorsqu’on ne se reconnaît pas dans les codes traditionnels de la masculinité et dans les comportements virilistes des stars du quartier ? Comment naviguer dans un univers hyper normé comme le collège, où « seuls les beaux sortent ensemble ! » et où l’intelligence et la sensibilité, « ça ne sert à rien, hélas » ? En retranscrivant des anecdotes du monde réel (La Vie secrète des jeunes, Retour au collège) ou de manière autobiographique (Ma circoncision, L’Arabe du futur), Riad Sattouf questionne ainsi une masculinité hégémonique qui semble aller de soi. Sans complaisance ni condescendance, en ethnographe du quotidien, Riad Sattouf rend sympathiques les « losers », les « cailleras » et les garçons un peu exclus. L’œuvre de Riad Sattouf est en ce sens touchante puisqu’elle pointe les errances et les interrogations de garçons plus « bolos » que beaux gosses, à la masculinité maladroite et moins triomphante. Les personnages masculins, d’origines sociale et ethnique différentes, posent aussi la question sensible de la classe sociale, notamment celle des petits caïds qui n’ont parfois que la virilité comme ressource à un âge où ils peuvent encore impressionner les fils de médecins. Du côté des beaux quartiers justement (Retour au collège) sous les apparences du politiquement correct (« Vous n’entendrez pas beaucoup de “Nique ta mère” ici », prévient le proviseur), on découvre que le sexisme, le racisme et l’homophobie sont omniprésents. La classique « guerre de clans » sévit là aussi entre les beaux gosses, « le club des pédés » (dans lequel Riad Sattouf s’inclut), les obsédés, les boucs-émissaires, les binoclards, les emmerdeurs, les fayots, etc. En miroir (et sans jamais tomber dans le travers du masculinisme), Riad Sattouf n’hésite pas à construire des personnages féminins qui dominent les personnages masculins, économiquement et socialement (dans Le Rêve de Jérémie) ou simplement parce qu’elles décident de ce qui est bon pour elles sexuellement ou affectivement (Les Beaux Gosses).

Si Riad Sattouf revendique des dessins apolitiques, sans vocation pédagogique, ses prises de positions publiques (il s’est retiré de la sélection du jury du festival d’Angoulême en 2016 faute de femmes nominées) attestent pourtant d’une conscience aiguë que le féministe passe aussi par une interrogation sur le masculin. « Plus on sera fier que les hommes soient forts et musclés, plus le monde sera dans la merde », confiait-il lors d’une interview. C’est peut-être la raison pour laquelle il dessine, a contrario, des histoires de gens banals ou ignorés et qui gagneraient à être vus. C’est là toute l’humanité d’une œuvre dans laquelle même les cons sont sympathiques, preuve que la virilité n’est pas incompatible avec la tendresse quand l’instinct se mêle à l’intelligence.
 
Haude Rivoal, docteure en sociologie de l’Université Paris-8, Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris (CRESPPA-GTM)

Article paru initialement dans de ligne en ligne n°27
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