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Quand les femmes prennent la caméra

Jackie Buet, cofondatrice du Festival International de Films de Femmes de Créteil et du Val-de-Marne, répond à nos questions à l'occasion du cycle « Femmes cinéastes : portraits, visions, résistances » que la Bpi organise, en partenariat avec le festival, à l'occasion du Mois du film documentaire en novembre 2019.
Elle revient sur les origines et l’actualité du festival qui célèbre cette année sa quarantième édition avec, entre autres ambitions, la volonté de rendre aux femmes leur juste place au cinéma comme dans l'histoire de nos sociétés. 
 

Y a-t-il une histoire spécifique des films réalisés par des femmes ? 

Les femmes ont une vision un peu décalée parce qu’elles occupent une place particulière dans l’espace social, politique et privé. C’est une spécificité qu’elles n’ont pas choisie, et qui les pousse souvent à mêler la grande histoire et la petite histoire. 

Ce qui les réunit également, c’est de mettre dans le champ du cinéma ce qui a été hors-champ et qui concerne majoritairement des femmes. Des figures féminines deviennent ainsi les protagonistes principales de l'histoire ou de la narration. Dans les années 1900, Alice Guy met au centre de ses comédies le rapport du masculin et du féminin. Dorothy Arzner, dès les années vingt, puis Ida Lupino dans les années quarante et cinquante, mettent en scène des personnages de femmes intervenantes et déterminées, qui jouent avec les critères de la féminité. Il y a par exemple un film magnifique d’Ida Lupino, Outrage (1950), qui est un des premiers films sur le viol. 

En même temps, dans l’histoire du cinéma réalisé par des femmes, il y a eu des périodes et des réalisatrices très différentes. On peut parler d’une constellation des démarches.
Scène de tournage : Carole Roussopoulos filme la comédienne Delphine Seyrig
© Callisto McNulty, Delphine et Carole, Insoumuses, 2018

Quelle est la fonction d’un festival dédié aux films réalisés par des femmes ?

Le festival permet de construire une mémoire commune. Par exemple, Delphine et Carole, insoumuses est un portrait croisé de Carole Roussopoulos et Delphine Seyrig, deux figures emblématiques de la vidéo d'intervention dans les années soixante-dix. Le film a été réalisé par la petite fille de Carole Roussopoulos et franchit donc les générations.

Le festival propose également plusieurs films de Cecilia Mangini, la première femme en Italie à tourner des documentaires après-guerre. Elle représente un cinéma engagé qui a rendu hommage au peuple, aux démunis. Elle a totalement compris la place particulière des femmes dans cette marginalité. Comme Agnès Varda, elle s'approche des gens, les respecte et veut leur donner une place. Cela relève à la fois de l'art du portrait et du reportage historique et politique. 

Dans les années cinquante, des artistes comme Cecilia Mangini ont rénové la vision de l'Italie et de sa richesse culturelle après les années de fascisme. Elle a d’ailleurs été proche des néo-réalistes. Dans Ignoti alla Città, (Ignorés par la ville), elle filme ces gens du Sud qui montent vers le Nord pour trouver du travail : c'est exactement le thème de Rocco et ses Frères, de Luchino Visconti. Elle a aussi confié le texte du commentaire de Stendali à Pier Paolo Pasolini. Elle accordait une grande importance à la musicalité de la voix et aux mots. C'est un cinéma qui ne fait pas que reconstituer la réalité mais qui l'approfondit et la nourrit.

En réunissant tous ces films, le festival les inscrit dans l'histoire de nos sociétés et dans celle des femmes. Il leur donne de la visibilité dans des espaces publics.

Quels regards sur la situation des femmes portent les films de la sélection 2019 ?

Les films montrent que, dans les marges de la société, les femmes sont toujours extrêmement démunies, qu’elles soient confrontées à la pauvreté, travaillent, ou se prostituent. Dans Blow’Up, Stephanie Wang-Real suit une équipe d’avocates qui essaient de sortir de l’ornière des prostituées. Le film montre une forme de solidarité entre des femmes qui ont un certain statut et d’autres qui sont dans la rue. 

Nous présentons aussi un film sénégalais de Khady Sylla, Le Monologue de la muette, qui met en scène des femmes de ménage à Dakar, accompagnées par une slameuse qui dit sa révolte et sa colère. Dans les films de réalisatrices, la parole des femmes est mise en valeur.
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