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Shelly Silver, trouble dans le genre

Depuis bientôt trente ans, Shelly Silver dessine une œuvre cinématographique à la croisée du cinéma documentaire, de la fiction et de l’art vidéo. De ces différentes approches du médium, elle tire des films à la portée politique, qui inscrivent l’intimité au sein de l’espace public et examinent l’articulation de l’individuel au collectif.
Sa première réalisation, Meet the People, contenait déjà en germe son œuvre future. Dans ce court métrage, une série de personnages issus de différents milieux sociaux confie face caméra ses aspirations et désillusions. Nombre de ses autres films ont à cœur ce même projet de représenter la complexité du tissu social, la diversité que l’on peut trouver parmi ceux qui vivent ensemble. Dans Former East/Former West, Shelly Silver part à la rencontre des Berlinois deux ans après la chute du Mur, et recueille leurs définitions de certains mots : liberté, capitalisme, nationalité… À travers ce panorama, elle tente de saisir ce qui unit une société pourtant fracturée par quatre décennies de séparation. Près de quinze ans plus tard, elle interroge dans in complete world les habitants de sa propre ville, New York. Elle recueille leurs impressions sur leur pays alors que les États-Unis sont enlisés en Irak, et cherche à savoir dans quelle mesure les uns et les autres se sentent impliqués dans la construction de leur société, mettant le doigt sur la relation souvent paradoxale qui relie action individuelle et responsabilité collective dans l’esprit de chacun. Dans le projet de donner la parole à tous - une question portant sur les aspirations financières de ces passants nous donne brutalement la mesure de leur hétérogénéité -, il y a bien sûr l’idée que certaines voix sont moins entendues que d’autres. À une époque où entrer dans l’armée est devenu pour certains le seul moyen de conjurer leur destinée sociale, Shelly Silver redonne son épaisseur à la démocratie par le cinéma. S’effaçant derrière cette parole libérée, elle met en scène le dialogue d’un peuple avec lui-même, auquel le spectateur ne peut rester indifférent.

Entre fiction et documentaire

image du film Touch
TOUCH, 2013 © Shelly Silver
Ces thèmes - l’individuel et le collectif, l’espace public et la sphère privée - traversent toute la filmographie de Shelly Silver. Elle les décline à travers des formes qui remettent en question l’apparente évidence de l’image : alors que, dans ces trois films, la personne qui interroge les passants n’est présente ni à l’image ni au son, d’autres œuvres sont habitées par des narrateurs à l’identité incertaine. Meet the People augurait également de ce trouble en donnant à des histoires écrites et jouées une forme documentaire. Ainsi, dans TOUCH, l’homme qui nous confie ses souvenirs en voix off, sur des images tournées à Chinatown s’avère être une invention, formée à partir de recherches, de témoignages, et de l’imagination de la réalisatrice. Dans suicide, elle accentue l’ambiguïté tout en l’explicitant en faisant de sa protagoniste fictionnelle une cinéaste névrosée, à laquelle elle prête son corps et sa voix. Dans small lies, Big Truth, à l’inverse, c’est un texte à l’origine documentaire, qui se voit fictionnalisé et commenté par sa mise en film : les témoignages de Monica Lewinsky et Bill Clinton, compilés dans le rapport Starr, sont interprétés par quatre couples d’acteurs et agencés avec des images filmées dans un zoo, évoquant la mise en spectacle des corps sur la scène politique.

Tout capter de ceux qu’on croise

Ainsi, Shelly Silver use de l’ambiguïté de la représentation, de son statut toujours douteux, pour exposer ce que, trop souvent, l’image occulte : son caractère inévitablement politique. De façon subtile, tous ses films contribuent à déconstruire les représentations qui maintiennent sournoisement l’ordre établi, c’est-à-dire la domination masculine, blanche, hétérosexuelle. C’est un autre aspect de la rue que l’on découvre alors : lieu par excellence du vivre ensemble, celle-ci est par là même arène du regard, qu’il soit désirant ou excluant. Shelly Silver filme ces tentations que la rue voudrait faire naître en nous, par les panneaux publicitaires, les enseignes lumineuses et les vitrines des magasins. Elle fait entendre les voix du désir féminin, que ce soit dans 37 Stories About Leaving Home, où des femmes japonaises de différentes générations reviennent sur des vies marquées par des attentes sociales souvent violentes, ou dans suicide, où des hommes et femmes rencontrés dans la rue deviennent objets de fantasmes. Dans What I’m Looking For, la narratrice dit vouloir tout capter de ceux qu’elle y croise, tout conserver. Animant des images fixes, elle tente de maîtriser ce monde qui s’y offre tout entier, tout en reconnaissant que la photographie capte autant de mensonges que de vérités. La rue s’avère être non seulement un réservoir de possibles, mais aussi un lieu de déni : notre regard ne peut englober tous ces autres qui y défilent, ni rester alerte devant la trompeuse familiarité de ses paysages.
 
Olivia Cooper Hadjian
 
Article paru initialement dans de ligne en ligne n°16
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