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De Ligne en ligne n°10 - Janvier à avril 2013

Photo Christian Baraja, Studio SLB Eileen Gray Christie's Images Galerie De Vos Fauteuil aux dragons au Centre:15 (vers 1917-1919) Fauteuil Bibendum Les meubles escamotables à structure métallique tubulaire Eileen Gray est redécouverte d’abord en 1968 par l’historien caractérisent alors le renouvellement total de l’artiste, qui a com- Joseph Rykwert, puis en 1972, lorsque Jacques Doucet vend plètement abandonné les bois sombres laqués et le style « art toute sa collection: les œuvres de Gray atteignent alors des déco ». Toute sa vie elle continuera à créer des meubles et des objets, prix colossaux. Leur valeur n’a pas cessé de grimper et lors de mais en utilisant les matériaux nouveaux, comme le celluloïd. la vente Yves Saint-Laurent - Pierre Bergé en 2009, un fauteuil s’est vendu plus de vingt millions d’euros. En 1934, elle conçoit sa propre villa « Tempe a Pailla » dans les hauteurs de Menton, à l’ombre des montagnes. Combinaison Qui était Eileen Gray? d’architecture moderniste et vernaculaire, cette réalisation met en avant la relation intérieur/extérieur, architecture/paysage. Gray Eileen Gray est aujourd’hui une référence dans les écoles y développe de remarquables prototypes de mobilier, qui forment d’art, et pourtant sa personnalité demeure entourée d’un certain avec l’architecture et les aménagements intérieurs un tout mystère. Cette jeune irlandaise de très bonne famille qui a modulable et adaptable aux besoins de la créatrice. choisi de s’établir à Paris pour la liberté incomparable qu’offre la capitale au début du siècle, qui se promène dans les bars de À partir des années trente, elle élabore plusieurs projets à la Rive gauche avec une amie peintre anglaise travestie en vocation sociale: tentes de camping, centre de vacances, centre homme, reste très discrète sur sa vie personnelle. culturel, logements ouvriers. Plusieurs de ces travaux n’ont jamais vu le jour, d’autres ont peut-être été construits sans que Les pillages de son appartement à Saint-Tropez et de sa villa l’on sache où, certains ayant peut-être été détruits. Les esquisses « Tempe a Pailla », pendant la Deuxième Guerre mondiale, ont et documents préparatoires sont présentés dans l’exposition. fait disparaître nombre de ses archives. Elle-même n’a souhaité laisser que peu de traces. « Je pense qu’elle avait juste envie qu’on Eileen Gray commence en 1954 son dernier chantier, en amé- la connaisse à travers son œuvre; elle ne souhaitait pas mettre nageant « Lou Pérou », une bastide acquise près de Saint-Tropez. sa vie en avant » précise Cloé Pitiot. C’est à quatre-vingts ans qu’elle l’achèvera, ayant totalement remo- delé l’espace intérieur et adjoint une extension. Gray ne correspond donc pas au cliché de la femme artiste flamboyante résistant au sexisme de l’époque par une margina- Jusqu’au milieu des années trente, dans sa période de lité scandaleuse ou maudite. Par contrecoup est née la légende pleine créativité, Eileen Gray bénéficie d’une reconnaissance évi- d’une personnalité solitaire, timide et presque sauvage. Cloé Pitiot dente. Puis, à partir de la Deuxième Guerre mondiale, elle pré- nuance: « Eileen a eu une riche vie sociale, mais elle était tout sente ses œuvres beaucoup plus rarement et tombe pendant simplement discrète, n’avait rien d’une extravertie ». Même plusieurs années dans un oubli relatif. dans son art, elle ne cherchait pas à se mettre en avant et – à une ou deux exceptions près – elle ne donnait pas de titre à ses créations, ne les signait pas ni ne les datait: elle ne travaillait pas pour la postérité. suite


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