La ville au cinéma

De Ligne en ligne n°10 - Janvier à avril 2013

LA VILLE AU souffleÀ bout de CINÉMA: 1959de Jean-LucGodard, DU VISIBLE À L’INVISIBLE Même dans un film de pure fiction, cet acte délicat qui consiste à planter sa D.R la ville muse caméra dans un milieu urbain pose d’abord la question du documentaire. Filmer une ville, c’est d’abord tenter nité par excellence, du plaisir, de la drague, des fantasmatique, celle qui projette le spectateur d’en saisir la topographie, le cadre, l’am- cafés et de la déambulation sans but – parfois dans la fiction et même, pourrait-on dire, dossier: biance, l’air du temps (ou de l’espace). sur un versant plus sombre, comme dans bien au-delà. Paris nous appartient ou Le Signe du Lion, les La ville a bien un corps, que le cinéma s’est 20 Quelques-unes des grandes révolutions premiers longs-métrages de Jacques Rivette ingénié à composer, décomposer, recom- esthétiques qui ont ponctué l’histoire du et d’Éric Rohmer. poser, mais elle a aussi un cerveau. Cette cinéma sont précisément liées à un geste de À chacune de ces époques correspon- dimension plus secrète, plus souterraine, cet découverte, de révélation, de monstration de dent donc une manière documentaire de se underworld (pour reprendre le titre d’un la ville, littéralement dévoilée par le cinéma réapproprier la ville et, simultanément, des classique du cinéma urbain signé par Josef von sur un versant qui est avant tout documentaire. mutations esthétiques et techniques liées à des Sternberg en 1927, en français: Les Nuits de nouvelles manières de faire. L’apparition de Chicago), c’est historiquement l’expression- Les visages de la modernité caméras plus légères, d’appareils sonores plus nisme allemand qui l’a, le premier, révélée à Que ce soient les symphonies urbaines maniables permettant une prise de son en l’écran. Le film noir en a par la suite repris l’es- de la fin du muet – Berlin Symphonie d’une direct expliquent les tournages légers dans la prit et l’a adapté au cinéma américain, par la grande ville de Walter Ruttmann ou L’Homme rue, la possibilité de suivre les personnages de grâce de cinéastes européens émigrés à à la caméra de Dziga Vertov –, l’émergence près et l’instillation d’une bonne dose de Hollywood, comme Fritz Lang, Billy Wilder, du néo-réalisme avec Rome Ville Ouverte et documentaire, inspirée des méthodes du Robert Siodmak ou Otto Preminger, tous Allemagne année zéro de Roberto Rossellini, cinéma direct, au cœur même de la fiction. C’est venus de Vienne ou de Berlin pour fuir le D.R sans oublier l’irruption de Nouvelle Vague fran- le cas dans À bout de souffle de Godard et nazisme. C’est une ville menaçante, angois- çaise et de ses dérivés en Europe ou ailleurs dans Adieu Philippine de Jacques Rozier, deux sante, peuplée de créatures tapies dans l’ombre, (USA, Brésil, Japon…), tous ces événements films qui représentent l’essence même de qui se révèle alors au cinéma. Ce monde à la de cinéma se cristallisent autour de la repré- l’esprit et des méthodes de la Nouvelle Vague. fois réaliste et fantastique va durablement sentation de la ville. De quoi s’agit-il, si ce n’est De même, aujourd’hui, la miniaturisation des marquer les formes de représentations de donner un nouveau visage au monde caméras numériques a permis de faire surgir urbaines. urbain, de montrer la modernité qui est celle une nouvelle manière, plus proche encore, de l’homme contemporain à travers le milieu plus tactile, de filmer la ville et ses habitants. De l’exil au rêve en perpétuelle mutation, dans lequel il vit? Cette puissance d’attraction fantastique Dans les symphonies urbaines, il s’agit de La ligne souterraine et fantasmatique, un cinéaste, y compris un filmer la ville comme lieu de la machine et de Dans l’acte de filmer la ville, il y a donc documentariste, ne peut l’oublier lorsqu’il la technique qui unifie les hommes entre eux: une part importante de visibilité qui suppose affronte une ville. Et si le film noir en a été, à des gestes, des visages, des outils, des lieux, tout un rythme, un tempo, une façon de se mou- l’âge classique du cinéma américain, le lieu d’ex- un ensemble de topiques qui révèlent le syn- voir, de se déplacer, toutes choses essentielles pression privilégié, cette ligne souterraine a chronisme de l’homme nouveau avec sa ville. pour un cinéaste qui cherche à trouver un continué, bien après cette époque, à ser- Dans le néo-réalisme, c’est la ville en guerre, cadre dans le monde urbain. Mais il ne faut penter dans les formes les plus diverses de la la ville détruite qui dévoile une faille dans la jamais oublier, sous peine de manquer une modernité. Comment, par exemple, imaginer civilisation et dans la pensée. Et dans la dimension essentielle, la part d’invisible qui le cinéma de Roman Polanski sans cette Nouvelle Vague, c’est au contraire la reconquête gît au cœur d’une ville et de sa représentation. attraction vers l’inquiétante étrangeté que de l’espace urbain comme espace de la moder- On peut l’appeler sa part imaginaire, sa part la ville porte en soi? À Londres, à New York,


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