Liverpool for ever

De Ligne en ligne n°10 - Janvier à avril 2013

LIVERPOOL FOR EVER C’était Liverpool, et c’était lui. Terence Davies, né en 1948, est resté l’enfant des fifties, dixième rejeton d’une famille catho- lique pauvre des faubourgs de la ville. Son père, tyrannique et violent, meurt lorsque Terence a sept ans: une délivrance, la porte ouverte sur un court paradis de quatre années. La sexuel, dans ce milieu et à cette époque, c’est être la proie © photo : Bernard Fallonmétrage The Deep Blue Sea, tiré d’une pièce du dramaturge porte se referme lorsque Terence, à onze ans, découvre confusément son attirance pour les garçons. Être homo- des autres, des coups et des brimades, c’est l’enfer. Qu’il s’agisse de fictions autobiographiques, comme Distant Voices, Still Lives ou The Long Day Closes, ou du long la ville muse Terence Rattigan, tous les films de Terence Davies ressus- citent le passé. En 2008, la municipalité de Liverpool lui Terence Davies commande un documentaire destiné à promouvoir la ville. dossier: Ce sera Of Time and the City, un chant d’amour à la cité mal aimée. Liverpool, c’est du temps à l’état pur, du temps éternel 22 de l’enfance. De notre enfance à tous. Entretien avec Terence Davies Je ne vis pas à Paris mais chaque fois que je regarde Le Ballon rouge d’Albert Lamorisse, je le trouve extraordinairement beau, Dans vos films autobiographiques, comme Distant Voices, Still extraordinairement émouvant. Ça se passe dans un pauvre Lives et The Long Day Closes, Liverpool semble être plus que arrondissement, c’est magnifique! Et le sujet du film, c’est la perte le décor, que le sujet. On a l’impression que Liverpool, c’est de l’enfance, qui advient au moment précis où le ballon éclate. vous… Que vous soyez français, anglais, ou allemand, vous vous Quand on est enfant, chaque expérience est nouvelle, on retrouvez dans cette vérité. Tout ce que peut faire un cinéaste découvre le monde chaque jour. C’était encore plus vrai dans les – mais aussi un poète, un peintre, qu’importe – c’est livrer la vérité années cinquante où j’ai grandi: notre champ d’expérience était de son âme, de son cœur. délimité par la famille, la rue, l’école, l’église. Le lieu où je vivais constituait tout mon univers et les autres endroits où je pouvais The Deep Blue Sea s’ouvre et se referme sur un même plan: me rendre – en ville, dans un parc, qu’importe – en étaient juste une rue pauvre de Londres, des taudis, des petits garçons jouant des extensions. Et cet univers est devenu une extension de dans un terrain vague. Cette rue, ces taudis, ce terrain vague moi-même, tout simplement parce que j’y étais né. L’endroit semblent le commencement et l’aboutissement de tout, pour- où vous êtes né est profondément enraciné dans votre âme, quoi? vous ne vous en échappez jamais vraiment, c’est toujours une Imaginez l’état dans lequel se trouvait le pays en 1945, juste part de vous-même – comme d’être juif, ou catholique. après la guerre. Toutes les grandes villes avaient été bombar- dées, l’Angleterre était ruinée. On voyait d’immenses trous par- Alors comment expliquez-vous que Of Time and the City ait connu tout, c’était naturel: il n’y avait pas d’argent pour reconstruire. un tel succès dans le monde entier, ait pu toucher tant de per- Voilà dans quoi j’ai grandi. sonnes qui ne connaissent pas Liverpool? Mais le plus important n’est pas que je sache ce qu’étaient Jamais je n’avais imaginé qu’il aurait un tel écho, jamais! les années d’après-guerre, c’est que je ressens ce qu’elles étaient. Ce film venait de mon cœur, je l’ai fait comme une sorte d’adieu C’est très différent! Je ressens cette époque, alors que très sou- à la ville dans laquelle j’avais grandi, cette ville qui a complète- vent, ceux qui font des reconstitutions historiques ne la res- ment changé, qui n’existe plus. La seule chose qu’on puisse sentent pas, ils savent juste à quoi elle ressemblait, et généralement faire, je crois, c’est d’être fidèle à ce qu’on éprouve au plus pro- ils font des erreurs. Je sais ce qu’était l’intérieur des maisons, je fond de son cœur, c’est tout. Ce que les gens veulent, c’est de la sais ce qu’étaient les appartements. À l’époque où mes frères et vérité. Même si ça se passe dans une ville qu’ils ne connaissent sœurs se sont mariés, les jeunes couples devaient déménager, pas, dans une langue qui n’est pas la leur, c’est la vérité qu’ils veu- se loger dans une seule pièce sans toilettes, sans salle de bains, lent. C’est la vérité qui les touche. avec le gaz à l’étage… Je sais ce que c’était, je le ressens!


De Ligne en ligne n°10 - Janvier à avril 2013
To see the actual publication please follow the link above