Un vagabond méthodique : Jacques Roubaud

De Ligne en ligne n°10 - Janvier à avril 2013

UN VAGABOND MÉTHODIQUE: JACQUES ROUBAUD Une ville, ce sont des lignes et des signes. Bariolés, clig- notants, gravés ou graffés, ce sont des mots à lire. Des mots à écrire, aussi, pour lui car il est poète, des parcours soumis à contraintes car il est oulipien, des souvenirs et de la mémoire, car il est Jacques Roubaud. © Bpi la ville muse Entretien Jacques Roubaud Composer en marchant puis restituer ces compositions de mémoire avant de les écrire: suivez-vous ce principe pour tous vos poèmes? Oui, je fais ainsi depuis 1945, et peut-être même avant. C’est un dossier: principe général de composition: composer en moi-même et en marchant, toujours en marchant. C’est une manière de faire et une Je vais dans chaque rue pour voir ce qu’il y a comme commer- 27 fois qu’on l’a adoptée, il est extrêmement difficile de faire autre- çants, comme chats, comme platanes… Pour voir quelque chose de ment. Et ça s’est presque accentué du fait que je suis passé à l’emploi la rue. des ordinateurs: si j’ai un article à écrire, ou si je veux écrire de la prose, Ces rues ne sont donc pas réduites à leur nom, ou à la structure de je le fais sur mon écran, chez moi. Mais pas pour la poésie, qu’en plus leur nom. C’est le nom plus…? je dois écrire à la main. Le nom plus ma présence dans la rue. Et cela s’accorde assez bien Maintenant, j’ai beaucoup ralenti dans la mesure où, bien que au principe général de ce livre, puisque la forme de la ville change, je marche encore beaucoup, j’ai plus de mal à marcher, et où surtout donc si je refaisais maintenant le parcours, certaines des choses qui j’ai beaucoup plus de mal à composer: composer en marchant, sans s’y trouvaient il y a vingt ans n’y seraient plus. Une rue ne change pas rien écrire, suppose que je ramène tout ce que j’ai fait chez moi forcément du fait qu’une maison y a disparu, qu’on y a construit un avant de le noter, or je perds un peu la mémoire. nouveau bâtiment ou que certaines boutiques ont été remplacées, ont fermé, etc. Il y a toutes sortes de signes, dans les rues, qui bougent En plus de ce principe de composition, les parcours que vous effec- beaucoup. Mon maître Raymond Queneau disait qu’il faut aller « lire tuez en marchant sont soumis à des contraintes. Par exemple, n’em- les rues », c’était pour lui une consigne importante. Par exemple, si prunter que des rues ayant des noms géographiques, ou des rues vous regardez les trottoirs, ils sont divisés en morceaux assez varia- dont le nombre de lettres composant leurs noms va croissant, comme bles, plus ou moins raboutés les uns aux autres, et il y a toujours la une boule de neige. Ces parcours peuvent se tirer d’un répertoire, d’un date mise par les travailleurs de la voirie, qui indique le dernier index. Faut-il réellement parcourir les rues pour que naisse le poème? moment où on a refait ce morceau du trottoir. Certaines rues n’ont Ah oui! C’est indispensable. Pour le principe de la boule de pas été revues depuis au moins quinze à vingt ans… neige, par exemple, je commence par le nom de la rue qui a le moins de lettres possible (autant que je me souvienne, c’est la rue du Coq, Que représente la marche dans ce processus et pourquoi est-elle qui n’a que trois lettres); dans le vers suivant il faut que le nom de rue indispensable? Pour le rythme? ait une lettre de plus. Quatre lettres: j’ai un choix. Forcément, je À vrai dire, je ne sais pas… Peut être en grande partie parce que suis allé dans toutes les rues, pour pouvoir choisir vraiment quelle si je compose en marchant, sans amener avec moi de quoi écrire, je était la meilleure combinaison du point de vue du résultat à l’oreille, dois mettre dans ma tête ce que je fais, donc le lien entre composi- ou à l’œil, ou autre. tion poétique et mémoire est essentiel. Je pense que c’est pour cette C’est encore plus net avec le poème « L’Heure », dans La Forme raison que, petit à petit, je me suis limité à cette manière de composer. d’une ville… Il s’agit, comme disent les oulipiens, d’un poème « à démar- Pendant très longtemps, je partais et automatiquement je com- reur », qui commence par: « l’heure de… » Et quand je dis « l’heure posais mon poème en marchant, puis j’essayais de le garder dans ma de l’ouverture de la charcuterie de la rue du… », j’ai été dans toutes tête et de le ramener à la maison pour le noter. Puis, relativement tar- les rues correspondant à cette possibilité. Sauf peut-être pour celle divement, j’ai découvert la tradition ancienne des Arts de mémoire. du dernier vers: « l'heure du souvenir de la disparition de la rue du Cela m’a amené à procéder ainsi plus systématiquement: en même moulin de beurre »! suite du dossier


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