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De Ligne en ligne n°10 - Janvier à avril 2013

À lire sur Philippe Djian • Entre nous soit dit, entretiens avec Jean-Louis Ezine, Pocket, 1995 • Philippe Djian revisité, entre- tiens avec Catherine Flohic, Les Flohic éditeurs, 2000 Le bureau, écriture de Vers chez les blancs, à Paris en 1999 Philippe Djian D.R. venez! 35 Pas de brouillons. Seulement une pre- Chez Djian, cohabitent l’excès de vio- Le goût du sexe mière phrase qui donne le départ et laisse se lences, les paysages sublimés, les embras- Il le dit, l’écriture du sexe, voire la développer un motif, comme une basse sades viriles, les tendresses conjugales et pornographie, demandent la plus grande continue, détermine peu à peu les personna- paternelles. attention. Et il accumule des trouvailles éro- lités, leurs rapports inattendus, les boule- tico-comiques, obscènes, dramatiques et versements insensés, les chutes imprévisibles. Le goût du risque même romantiques. « C’était vraiment fan- Lui, qui affectionne particulièrement les En France on ne plaisante pas avec la lit- tastique, sa fente s’est mise à mousser et je me nœuds, il tire les ficelles, dénoue et renoue. térature. Et pourtant, Philippe Djian, le suis occupé de ça rapidement, j’ai commencé Il écrit. Page après page, en pavés compacts sombre, est l’auteur des passages les plus à voir des petits points lumineux un peu sans marges. Comme un artisan dépose ses drôles et risqués de son époque, piquant partout. » (Zone érogène, 1984). Et, toujours, outils sur l’établi, il pose le soir une page dans ses récits des sortes de banderilles humour et dérision: « Quand ça vient, elle me sur une page de la veille. Djian ne tolère audacieuses. « Il découpait le silence en ron- presse les bourses avec douceur. Si bien que aucune correction sur ses manuscrits. Il a suf- delles avec sa respiration » ose-t-il par chacune de mes giclées menace de lui ressortir fisamment tordu la langue, poli sa phrase. La exemple dans Bleu comme l’enfer. par les narines. » (37°2 le matin, 1985). phrase exacte qu’il s’autorise à écrire sur Chez lui, les mots rares pimentent des Il s’est vu décerner un prix littéraire son clavier est définitive. espiègleries, délicieusement, comme dans ce pour « Oh… », un roman « total Djian » Il écrit passage d’Échine: «Ses jambes étaient repliées des chansons avec Stephan Eicher, son On vit, on souffre sous elle, ses bas brillantaient ses genoux, sa « frère ». Philippe Djian est un écrivain plein On souffre beaucoup chez Djian, on jupe était tendue comme un tambour et d’avenir! affronte les pires cataclysmes naturels, les acci- ensuite il y avait son corsage et la fine bretelle dents. On disparaît fréquemment et on meurt qui croisait sa clavicule et la perle qui pen- Catherine Flohic souvent. Le monde est noir, les livres de dulait à son oreille. » Djian le sont aussi, à outrance. « On ignore Certaines images sont même éperdument quelle énergie secrète emmène l’écriture « kitch », mais nécessairement apaisantes. de Djian, presque indépendamment de sa Ainsi, dans Assassins: « … un filet d’or pur personne, vers des noirceurs toujours renou- clignotait entre les cimes des sapins et l’azur, velées, comme s’il craignait d’être fade, de n’en par-dessus les pavillons, rincé par le vent jamais faire assez » souligne Didier Jacob dans qui avait rugi toute la nuit, avait une douceur Le Nouvel Observateur. Mais la nature est bien- idéale. » faisante, et le ciel radieux. « J’ai tant de mal Philippe Djian ne se prend pas vrai- à croire qu’une telle chose me soit arrivée par ment au sérieux mais il peut dire: « Quand un ciel si bleu, par ce si beau temps. » peut- je crée je suis enfin le maître de mon univers». on lire dans « Oh… ». Alors, il s’autorise tout et, par exemple, n’écrit pas des bluettes. Fin


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