Mauvais joueurs !, par Margherita Balzerani

De Ligne en ligne n° 14 - Avril à septembre 2014

18 dossier : Jeux vidéo, l’art aux manettes ma uva is joueurs ! Le jeu vidéo est avant tout un loisir issu de la culture de masse. Mais depuis la fin des années 1990, des artistes l’ont sorti du seul champ ludique et l’utilisent pour exprimer leur sensibilité. Dans la photographie ou la musique, dans des vidéos ou lors de performances, les artistes contemporains détournent et se réapproprient les jeux vidéo. Présentation de quatre créateurs qui ne veulent pas jouer comme tout le monde. Reporter de guerres virtuelles Premier «  net reporter  », Marco Cadioli démarre son activité d’exploration dans les jeux vidéo en 2004. Accompagné d’un guide qui assure sa sécurité et évite qu’il ne se perde, il commence à arpenter les territoires de conflits numériques. La série de photographies ARENAE est issue de jeux de guerre en ligne : Quake III Arena, un jeu de tir subjectif qui organise des combats de gladiateurs ; Enemy Territory, jeu de combat qui se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale et Counter Strike, jeu de tir subjectif où s’affrontent terroristes et antiterroristes. Reprenant les codes esthétiques du travail des photographes de guerre comme Robert Capa, Marco Cadioli traverse le territoire ludique afin d’en saisir «  la réalité  ». Il nous ramène de ses expéditions embedded des images de combats, des portraits de soldats en action ou de leurs cadavres, des paysages préservés du conflit ou déjà empreints de désolation. « Ce qui est frappant », souligne Mario Cadioli dans un entretien paru en 2005 dans Libération, «  c’est que ces photos ont vraiment l’air de vraies photos de guerre tout comme les vraies photos de guerre ressemblent de plus en plus à des captures d’écrans de jeux vidéo. Je prends les photos en noir et blanc avec un format 35 mm, comme des reportages classiques». Par son oeuvre pionnière, l’artiste propose en réalité de nouveaux territoires pour la photographie. Marco Cadioli, Omaha-Beach, série ARENAE, photographie, 2005 Tout au bord du virtuel Robert Overweg est un autre photographe du monde numérique. Explorateur d’espaces privés de toute figure humaine, il révèle leur fragilité, leur incohérence dès lors qu’on s’aventure dans leurs marges. Dans ses clichés surréalistes, il montre la route qui s’arrête, les escaliers qui ne mènent nulle part, le bout de pelouse inachevé. À l’instar de ces joueurs explorateurs/exploiteurs de bugs, l’artiste découvre et illustre l’illusion d’un monde parfait qu’un programmeur démiurge souhaitait accomplir. L’absurde, le non-sens, la vue du vide provoquent en nous une angoisse archaïque. Le travail de Robert Overweg s’inscrit dans une recherche de liberté dans ces mondes clos par le code. Le blues du terroriste C’est encore le jeu Counter Strike, ses personnages et son point de vue subjectif qui ont inspiré Benjamin Nuel pour créer Hôtel, un « jeu vidéo », où les armes ont disparu. Simple observateur, le joueur découvre les activités anodines des protagonistes. Un terroriste joue du ukulélé, plus loin un autre dessine dans l’air avec la fumée de sa cigarette. Dans un salon, derrière une porte vitrée, trois autres jouent aux cartes. Une musique constante accompagne cette étrange flânerie. © Marco Cadioli


De Ligne en ligne n° 14 - Avril à septembre 2014
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