Page 6

De Ligne en ligne n° 14 - Avril à septembre 2014

6 Entretien : Ce à quoi Émilie tient Pouvez-vous nous présenter l’anthologie que vous avez publiée : Écologie politique. Communautés, cosmos, milieux ? L’idée de départ était de traduire et de rendre accessible à un public français des textes aujourd’hui devenus des classiques pour la plupart, de philosophie et d’autres champs disciplinaires concernant l’écologie politique. Je pense notamment à ceux de Ramachandra Guha, le grand historien indien de l’environnement, de Donna Haraway, philosophe des sciences ou encore à celui de William Denevan, géographe américain. Il y a eu un vrai plaisir à réfléchir et à proposer une sorte de cartographie, certainement pas exhaustive, d’un certain nombre de problèmes qui me semblent importants aujourd’hui. Tous les textes ne sont pas archi connus, mais grâce à ce recueil, certains sont en train de le devenir, comme celui de Giovanna Di Chiro, et j’en suis absolument ravie. Cette sociologue américaine, spécialiste du Mouvement de justice environnementale aux États- Unis, s’attache à lier questions sociales et environnementales à partir d’une recherche engagée. Elle montre très bien comment de ce mouvement ont émergé de nouvelles questions et en quoi il a contribué – et contribue encore aujourd’hui – à modifier notre façon de penser ce qui relève de l’écologie. C’est aussi ce que fait la géographe Jennifer Wolch, en s’intéressant à la présence des pumas à Los Angeles. L’urbanisation de la ville a empiété sur leur territoire et la réponse a toujours été : exterminons les ! Au lieu de quoi, elle propose de réfléchir à d’autres hypothèses : arrêter l’urbanisation, la penser différemment, voire imaginer une « cohabitation ». Il ne s’agit pas de mettre en danger de manière irresponsable les populations, mais de proposer une redéfinition de la ville dans laquelle seraient inclus ces non humains forcés eux aussi à cohabiter. Et de leur reconnaître, comme le font les éthologistes, des facultés d’adaptation. Comme l’indique le titre de votre livre : Ce à quoi nous tenons, propositions pour une écologie pragmatique, vous vous inscrivez dans le courant de la philosophie pragmatique… Oui, sachant qu’il peut y avoir différents héritages de cette philosophie. La philosophie dite pragmatique est née au début du XXème siècle aux États-Unis, chez des auteurs comme William James et John Dewey. Elle peut se définir par trois lignes de force. C’est tout d’abord une philosophie empiriste par opposition à une philosophie idéaliste, qui attache de ce fait une très grande importance à l’expérience, c’est-à-dire aussi bien à la question de la nouveauté qu’à celle des détails, des cas particuliers. Au sein des philosophies empiristes, c’est une philosophie qui porte une attention particulière à la question des conséquences : toute idée, toute décision sera jugée à l’aune de ses conséquences, ce qui a pour le coup des conséquences théoriques et pratiques très fortes ! Notamment celle de se situer à l’exact opposé du contresens habituel que l’on fait à son encontre, confondant cette philosophie avec une morale cynique se moquant des conséquences par « réalisme ». Enfin, cette philosophie se caractérise par la singularité de son approche morale qui, outre ses dimensions empiriste et conséquentialiste, se veut expérimentale, toujours révisable, et résolument non moraliste. Urban Wildlife: The Human Influence on the Social Life of Birds, Anca Benera et Arnold Estefan, 2013 ©Anca Benera et Arnold Estefan


De Ligne en ligne n° 14 - Avril à septembre 2014
To see the actual publication please follow the link above