L'oeuvre sonore de Marguerite Duras

De Ligne en ligne n°15 - Octobre à décembre 2014

17 dossier :��Le cinéma de Duras suite du dossier La Femme du Gange Marguerite Duras n’a jamais fait du cinéma. Elle a fait des films  : pas comme le cinéma industriel le veut, mais en inventant les procédures qui lui furent nécessaires. «On parle et on pose l’écrit sur de l’image» Marguerite Duras élève ses écrits à leur mise en voix, dans une énergie habitée, intemporelle. Elle entrecoupe ses paroles de musiques, Brahms ou Beethoven: «la musique, c’est le mutisme du film». Souvent un piano au timbre fané parfois lointain; plus rarement et pris de trop près, le violon d’Ami Flammer. Placer India Song version radio face au film éponyme révèle l’épure accomplie: une musique de bal comme lieu, un lieu qui passe avant les rôles et la musique avant les dialogues. Le premier jour du tournage, sur le plateau, elle diffuse en cassette la musique de Carlos d’Alessio et demande aux acteurs de jouer dessus. L’ingénieur du son l’arrête : ce n’est pas possible d’enregistrer ainsi les voix. Elle tranche, choisit la musique contre la parole et place les voix au montage sur les corps muets, rompant la tradition du synchronisme. Elle tourne sur de la musique, dans le bruit du Caméflex. «Moins à voir et plus à entendre» Ses films, nourris d’Hiroshima mon amour, se construisent «en donnant moins à voir… et plus à entendre», jusqu’à la saturation musicale de Baxter, Vera Baxter. Mais c’est la voix de l’écriture qui baigne son cinéma : celle qui fit advenir l’écrit et celle qui en est issue. Ce cinéma qu’elle n’ose nommer «différent» met en scène les conditions d’existence de la parole face aux images. Elle montre à l’image la caméra, le pianiste ou elle-même, c’est à dire les acteurs de son cinéma. Le Camion disloque les constituants du film. Le dialogue mis en scène dans l’un de ses lieux d’écriture devient voix off sous des images qui s’autonomisent peu à peu. Dans L’Homme atlantique, elle finit par abandonner les images pour les voix et quelques sons de mer. Des entrebâillements de temps La vie matérielle du son direct est écartée d’emblée de ses films. La maison-sujet de Nathalie Granger inclut ses habitantes et accessoires : un piano, une radio déversant des faits divers oppressants qui semblent ne pas sortir du poste. Ce sont des entrebâillements de temps: d’une information radiophonique, d’une danse comme d’une image. Ce n’est pas ce qui bouge dans l’image que prend en charge le son, mais c’est le son qui produit d’autres images, mentales cette fois – le chant de la mendiante d’India Song – et qui met en vie notre mémoire. Des états sonores confirment les lieux: corbeaux, mouettes, ressac, sirène, sans aucun développement, les sons comme la musique ont valeur de silence. Daniel Deshays L’OEUVRE SONORE DE MARGUERITE DURAS © photographie de Jean Mascolo


De Ligne en ligne n°15 - Octobre à décembre 2014
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