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De Ligne en ligne n°15 - Octobre à décembre 2014

6 éclairage:��Les mathématiques ou l’aventure de l’abstraction Jérôme Pierre, Larsen, sculpture, 2007 Comment la communauté scientifique a-t-elle réagi à cet engouement? Elle l’a devancé. Elle a pris conscience de l'importance de la vulgarisation. Presque tous les scientifiques reconnaissent que c’est même une part de leur travail, que cela fait partie de la déontologie. Ce n’était pas le cas il y a encore quelques années. Il faut dire qu’aujourd’hui un scientifique patenté, c’est-à-dire qui reçoit de l’argent des organismes de recherche, doit faire pratiquement chaque année un rapport et s’il veut des fonds particuliers, il lui faut justifier de l’utilité de sa recherche. En rédigeant ces rapports, les scientifiques entrent dans cette problématique de la vulgarisation. Mais demander à la recherche d’être utile ne risque-t-il pas de l’appauvrir? En effet, demander aux scientifiques à quoi sert leur recherche, et le demander tous les ans, peut avoir des effets pervers. Les régulations de ce qui fait vivre la recherche imposent, peut-être involontairement, une rentabilité immédiate. Or, toutes les recherches n’ont pas d’application immédiate mais toute recherche peut être intéressante. Par expérience, je peux vous dire qu’on ne peut pas prévoir ce que notre recherche va donner. La science est une aventure, il y a des échecs. La recherche en mathématiques n’est pas du tout comme celle en sciences expérimentales – qui, précisément, procède par des expériences. Si ces dernières donnent de mauvais résultats, c’est déjà un résultat en soi. En maths, si vous n’avez pas trouvé de résultat, que pouvez-vous dire? Malgré la prise de conscience du fait que les sciences sont une clé pour comprendre le monde, les mathématiques continuent de faire peur… Je veux publier un livre sur la peur des mathématiques. J’ai l’idée que celle-ci est une affaire métaphysique. Si je vous montre un article en chinois, vous n’y comprendrez rien, mais vous ne direz pas avoir peur du chinois… Pour moi, la peur des maths est liée, surtout dans la civilisation occidentale, à Aristote qui a décidé que les maths sont le monde du pur abstrait. Pour lui, la seule réalité est celle que je touche avec mes sens. Les maths seraient donc une abstraction. Abstraire, c'est-à-dire couper. Si vous faites des maths, vous vous coupez du réel. Mais il existe également une autre forme de pensée. Descartes, par exemple, dit qu’en mathématiques au moins, je peux être sûr de ce que je suis en train de faire. Lorsque l’on a appris à faire une multiplication, on n’a plus besoin du maître. Si vous avez compris une démonstration d’un professeur du Collège de France, vous en savez autant que lui sur ce point. C’est cela qui singularise les maths. Cela ne veut pas dire que vous soyez capable d’inventer... Vous participez de quelque chose, c’est peut-être propre aux mathématiques, où vous êtes libre. Vous vous confrontez à une réalité, qui n’est pas la réalité physique. Vous choisissez  : si ça ne marche pas vous pouvez tourner par là… Ce côté aventure est un danger, mais c’est aussi très attirant. Une fois que vous avez goûté à cette aventure, vous avez envie de la poursuivre. © Jérôme Pierre


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