Tout sur les mères

de ligne en ligne n° 18 - octobre à décembre 2015

Cette chronique d’un certain microcosme parisien qu’on n’appelle pas encore les bobos rencontre un succès qui ne s’est jamais démenti depuis. La forme presque immuable (le plus souvent une page en noir et blanc), le recours quasi systématique à des dialogues ciselés apparentent ces pages à une sorte de petit théâtre acerbe. La fausse bonne conscience politique, les ravages d’un freudisme mal digéré, les conséquences paradoxales d’une libération sexuelle alors très en vogue sont, semaine après semaine, épinglés avec une verve souveraine. Ce passage en revue systématique des travers de la bourgeoisie libérale de l’époque rencontre le succès jusqu’en 1980, quand Bretécher abandonne ces formes courtes pour des récits découpés en chapitres qui s’organisent autour d’un thème central, qu’il s’agisse de la médecine (Docteur Ventouse bobologue), de Sainte Thérèse d’Avila, de la maternité (Les Mères), des adolescents (la série des Agrippine, sans doute son personnage le plus célèbre) ou des mères porteuses (Le Destin de Monique)… La marque d’une tradition américaine Ce virage de la parodie historique vers la chronique sociétale porte la marque d’une tradition américaine dont le plus éminent représentant est Jules Feiffer. Ce Juif new-yorkais publie depuis 1956 dans Village Voice, une page remarquable par son économie graphique : des personnages croqués en quelques traits expressifs qui s’expriment dans un décor quasiment inexistant. Le premier à se considérer comme un commentateur politique, Feiffer a mis en scène (et en pièces) tout le personnel politique américain, de Dwight Eisenhower à Bill Clinton. Son influence immense outre-Atlantique se retrouve en France chez quelques-uns des grands auteurs d’Hara-Kiri, notamment Georges Wolinski qui le publie dans Charlie mensuel. De Feiffer, Bretécher a gardé le sens de l’économie graphique et de l’attitude juste (les multiples croquis préparatoires que nécessite chaque page témoignent de cette recherche constante), mais elle n’a jamais sacrifié à la critique explicite de la classe politique française. Elle préfère épingler des caractères, comme l’avait fait La Bruyère. De ce point de vue, on peut la rapprocher de Sempé quand il met en scène Monsieur Lambert et L’Ascension sociale de Monsieur Lambert, deux « romans graphiques » avant l’heure, qui montrent les efforts dérisoires d’un petit-bourgeois pour échapper à sa condition. Sempé est sans doute moins acide, moins âpre que Bretécher (quoique…). Une chose est sûre cependant : praticienne virtuose d’une forme très aboutie de satire dessinée, Bretécher est devenue une référence, bien au-delà du petit monde de la bande dessinée. Sans doute parce que, comme tous les grands humoristes, elle est aussi une moraliste. Jean-Pierre Mercier, conseiller scientifique à la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image 15 dossier : autour de Claire Bretécher ➩suite du dossier « Les Bonnes OEuvres », Les États d’âme de Cellulite, Claire Bretécher, 1972 © Dargaud, 2015


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