Lire, écoutez, voir : apprendre de ses pairs

de ligne en ligne n° 18 - octobre à décembre 2015

lire, écouter, voir APPRENDRE DE SES PAIRS Revenir sur des expériences pédagogiques du xixème siècle laissées de côté par l’histoire n’est peut-être pas inutile alors que l’on parle beaucoup des apprentissages entre pairs. Anne Querrien, dans son ouvrage L’École mutuelle : une pédagogie trop efficace ?, fait l’histoire d’une méthode mal connue. D’emblée, elle fait le lien entre les besoins du capitalisme et la progression de la scolarisation. Les écoles de Charité ayant fait la preuve de leur efficacité à transformer en travailleurs les enfants des pauvres secourus, la scolarité est généralisée au xixème siècle : « En 1819 en Allemagne, en 1825 en Angleterre, en 1843 en France, la présentation d’un certificat de scolarité par les enfants qui veulent travailler devient obligatoire ». Méthode simultanée ou méthode mutuelle ? Pour enseigner à des masses importantes d’enfants, il fallait rompre avec les méthodes pédagogiques traditionnelles fondées jusque-là sur la relation individuelle entre maître et élève. Sont alors en compétition la méthode simultanée et la méthode mutuelle. La première, mise au point par les Frères ignorantins pour les enfants des écoles de Charité, sépare les classes en divisions. Le maître fait travailler en lecture ou calcul une des divisions ; pendant ce temps, les autres travaillent l’écriture sous le contrôle du premier rang d’élèves. La seconde, la méthode mutuelle a, entre 1816 et 1830, les faveurs des industriels et des hauts fonctionnaires. En effet, comme les enfants sont tour à tour apprenants et répétiteurs, elle demande moins d’enseignants et moins de temps pour apprendre la lecture et l’écriture que la pédagogie des frères. Dans cette pédagogie, « chacun est aussi actif et plus actif même que s’il était seul », « les ressorts sont les élèves mêmes… en dirigeant, ils se rendent compte à eux-mêmes de ce qu’ils ont appris, c’est-à-dire exécutent réellement l’exercice nécessaire pour bien savoir». C’est en locaux seulement que la méthode est exigeante puisqu’elle rassemble un grand nombre d’enfants dans des groupes qui se font et se défont au fil des séquences de la journée. Une pédagogie efficace… effacée Cependant ce n’est pas cette méthode qui va être retenue. La généralisation des écoles normales au début de la iiie République finit par imposer le modèle adopté dans le département de la Seine1 depuis la fin de la Monarchie de juillet : « division par classes, progression basée sur l’âge », issu de la méthode simultanée. Pourquoi ? Pour Anne Querrien, les raisons ont à voir avec la discipline, la maîtrise des corps et des enfants. Ceux-ci sont les principaux acteurs de la méthode mutuelle, tour à tour apprenants et enseignants. « Le principal grief qui se fait très rapidement jour contre la méthode mutuelle est l’exact pendant des raisons qui la font recommander, et la conserveront d’ailleurs dans l’animation des cours d’adultes, jusqu’à sa répression définitive après la Commune ». Anne Querrien précise : « le sens de la méthode mutuelle est d’abréger de plusieurs années l’instruction primaire, alors que le premier but de l’éducation primaire est précisément de tenir enfermés les enfants des classes populaires avant leur mise au travail. » 26 © Musée national de l’éducation 1 Le département de la Seine correspondait aux départements actuels : Paris, Hauts-de-Seine, Seine-Saint-Denis et Val-de-Marne


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