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de ligne en ligne n° 18 - octobre à décembre 2015

Déplacement des frontières Dans la première décennie du xxième siècle, les artistes se saisissent de la frontière pour en faire un tremplin politique. Toujours entre San Diego et Tijuana, l’architecte Teddy Cruz organise à partir de 2005 un atelier intitulé Political Equator, qui souligne la profondeur géopolitique de la scène américano-mexicaine dont l’écho se répercute sur d’autres grandes lignes de fracture du monde, matérialisées elles aussi, de plus en plus souvent, par des murs. Dans son intention, cette approche souhaite élargir les références symboliques locales, les tirer vers l’universel. Mais paradoxalement, sur la frontière elle-même, l’art contribue aussi à creuser les inégalités sociales. On voit pendant cette période en effet, côté américain, le lieu d’exposition des oeuvres d’art frontalier se déplacer du Centro de la Raza, lieu culturel chicano du centre-ville, vers le musée d’art contemporain de San Diego situé dans ses quartiers nord huppés. De façon concomitante, côté mexicain, le Centro Cultural Tijuana (Cecut), fondé en 1982 puis étendu et rénové en 2008, participe à cette promotion aux côtés de nombreux lieux alternatifs (comme la Casa del Túnel, lieu d’art dans une maison ayant servi à la contrebande) qui sont peu – voire pas du tout – reliés aux institutions états-uniennes. Dans le même temps, on voit émerger, à Tijuana, de multiples artistes talentueux qui vont s’intéresser à la matérialité infranchissable de la frontière. Leurs oeuvres sont inspirées par des objets environnants. Celles de Jaime Ruiz Otis sont élaborées à partir de composants utilisés dans les usines de la frontière, les maquiladoras. Le nom de l’un des collectifs les plus actifs de cette période est Yonkeart, yonke étant un mot d’argot espagnol pour désigner la casse, c’est-à-dire le lieu du rebut, mais aussi celui des possibles détournements d’usage. À mesure que le gouvernement américain « sécurise » la frontière en la murant, acculant les migrants à tenter des traversées toujours plus risquées, l’art aussi se déplace vers les déserts du Sonora et de l’Arizona. Partager la frontière ? Les oeuvres les plus récentes sont inspirées par les conditions de vie produites par la frontière. Les corps en jeu ne sont plus uniquement ceux des artistes mais bien ceux de toutes les personnes qui expérimentent la frontière au hasard de leurs vies sacrifiées. L’artiste suisse Ursula Biemann le suggérait déjà dans Performing the Border (1999), essai-vidéo tourné à Juarez sur les conditions de vie et de travail des femmes employées dans des maquiladoras. Les artistes s’intéressent aux traces, aux objets abandonnés sur les routes migratoires par exemple, ou encore aux images virtuelles. Sur cette « frontière des frontières », la dimension électronique du contrôle, croissante, se répercute dans les oeuvres créées. Celles-ci se réclament d’un mouvement de contre-surveillance ou de géographie tactique. Texas Border (2010) de Joana Moll et Heliodoro Santos Sanchez est une installation produite à partir des images retransmises en live par des caméras de surveillance et mises à la disposition des citoyens américains. Ceux-ci peuvent alors, anonymement, signaler toutes tentatives d’intrusion dans le territoire américain. Il peut aussi s’agir de produire des dispositifs fournissant aux migrants des solutions inédites pour leur périple. Création collective, l’application Transborder Immigrant Tool (2009), pensée comme une perturbation artistique, est destinée à aider à s’orienter vers les points d’eau dans le désert. Dans le même temps, les oeuvres s’émancipent de façon renouvelée du lien au territoire transfrontalier. On peut lire sous cet angle la traversée des États-Unis réalisée en 2014 par l’artiste mexicain Marcos Ramirez Erre et le photographe états-unien David Taylor. Ils ont suivi le tracé de la première démarcation entre leurs deux pays, avant les pertes territoriales validées en 1848, et ils y ont égrené de pseudo-monuments frontaliers, donnant une consistance mémorielle contemporaine à une frontière qui n’avait en fait jamais eu de réalité historique matérielle. On peut aussi s’amuser de la proposition de Ronald Rael et de Virginia San Fratello. Dans leurs boules de neige, petits globes de verre-souvenir, ils imaginent des usages détournés du mur : une façon humoristique de rétablir les équilibres ? Anne-Laure Amilhat Szary, professeure à l’université de Grenoble-Alpes / laboratoire PACTE 7 Fin éclairages : le Border Art fait le mur Ronald Rael et Virginia San Fratello, Recuerdos : Snow Globes, 2000 © Ronald Rael et Virginia San Fratello


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