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de ligne en ligne n° 18 - octobre à décembre 2015

Les chercheurs sont en train de découvrir ce que j’appelle un fonctionnement poétique du cerveau. J’ai apporté à Yadin Dudai la citation d’un poème en hébreu. Ce passage, qui cite une loi grammaticale du Moyen Âge, dit qu’il n’y a pas de présent, mais un entre-deux, entre avenir et passé. Yadin y voit une illustration de ce qu’il découvre : la mémoire est un processus créatif tourné non pas uniquement vers le passé mais qui peut aussi anticiper, car il relève essentiellement d’une capacité à imaginer, à représenter, sans doute la faculté la plus importante de l’être humain. Pourquoi vous approcher de la réalité physiologique du fonctionnement de la langue ?   Il se trouve que je fais des films sur la langue et que j’ai un picotement sur la langue quand je sens certaines odeurs. Ou bien mon inconscient a inventé ce symptôme-là, ou bien c’est le hasard, toujours est-il que nous inventons ce genre de choses. Je suis persuadée que si je ne parlais pas l’hébreu et le français, deux langues dans lesquelles le mot « langue » renvoie à la fois à la parole et à l’organe, je n’aurais pas développé ce symptôme. Et sans ce symptôme, je n’aurais pas fait ce film où je vais jusqu’à montrer la représentation de la circulation de l’information dans mon cerveau lorsque je bouge ma langue.   Mon symptôme est lié aux odeurs. Or l’odeur provoque une sensation puissante qui réactive des souvenirs. J’interroge Noam Sobel, spécialiste de l’odorat, qui raconte des choses incroyables. On savait par exemple que des jeunes filles synchronisent leurs cycles menstruels si elles cohabitent. Noam Sobel et son équipe démontrent que cette synchronisation se fait grâce aux odeurs.   J’explore dans ce film comment s’incarne le langage. Le bilinguisme est très intéressant de ce point de vue. Sharon Peperkamp dit qu’un enfant qui apprend, dès le départ, à faire le tri entre deux langues et qui sait dans quelle langue s’adresser à tel ou tel de ses interlocuteurs, utilise la plasticité du cerveau de façon plus intensive qu’un enfant qui n’acquiert qu’une seule langue. On pense que cet enfant bilingue sait mieux s’adapter à des situations nouvelles. Et François Ansermet, pédopsychiatre et psychanalyste, qui explique la différence entre l’inconscient défini par les neurosciences et l’inconscient psychanalytique, me prépare le terrain pour terminer avec la manifestation la plus visible de cet inconscient qui intéresse la psychanalyse : le rêve. Et vous évoquez la mémoire de votre mère dans un fondu au blanc, c’est-à-dire la lumière – matrice de l’image filmique – présente dans votre prénom, Nur en arabe signifiant la lumière…   Ce qui était inconscient de la part de mes parents ! Vos films forment des variations sur une structure commune : des personnages, filmés en plans fixes dans leur intimité de travail, nous content leur histoire mêlant profession et biographie, et des travellings qui rythment ces instants de parole enracinée dans un corps, un lieu...   C’est pour moi le défi, la mise en film de la parole, que je trouve évidemment fascinante ! Comme un peintre qui fait toute sa vie des portraits. Comment amenez-vous vos personnages à devenir de si merveilleux conteurs ?   Leurs interventions sont un mélange de spontanéité et de grande préparation, comme pour un acteur. Mais il est chez moi interdit d’apprendre son texte par coeur ! Je les vois avant, je leur parle, ils ont vu mes films précédents, ce qui rend les choses plus faciles. C’est la reconstruction d’une histoire par le protagoniste qui se joue devant mon micro et ma caméra.   Parfois je m’étonne de la façon dont ces paroles se répondent les unes aux autres, mais peut-être est-ce là le poétique, ce qui m’échappe, les réseaux de correspondances que chaque spectateur peut établir entre les différents récits. Propos recueillis par Lorenzo Weiss, Bpi 9 rétrospective : Nurith Aviv © Nurith Aviv Poétique du Cerveau, 2015


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