Sourd ?

De Ligne en ligne n°9 - Septembre à décembre 2012

SOURD? « Sourd ». Est-il besoin de définir ce terme usuel? Il fait partie d’un vocabulaire courant, quotidien, que les représenta- tions collectives renvoient à un problème d’oreille, d’au- dition voire d’intelligence: être Sourd, c’est ne pas entendre, ou entendre mal, voilà tout! À cela s’ajoutent des soupçons de stupidité ou, dans le meilleur des cas, d’étourderie: l’image du professeur Tournesol des albums de Tintin résume cette idée d’un individu un peu fantasque, distrait, dont on ne sait pas vraiment s’il a compris ou s’il est étourdi, rapporte ainsi un dialogue entre Socrate et Hermogène, en faisant huile sur toile, 2011 © Nancy RourkePourtant, les Sourds ont traversé l’Histoire avec leur languedire au premier: « si nous n’avions point de voix, ni de langue etn’essaierions-nous pas, comme le font les muets, de les indiqueravec les mains, la tête et le reste du corps? ». Ce qui conduit soninterlocuteur à conclure: « Il ne peut, je crois, en être autre- mais qui prête à sourire, voire à rire… être Sourd et leur culture. Que ce soit Platon ou Aristote, les Anciens ont reconnu cette réalité avec plus ou moins de bienveillance. Platon dossier: 14 que nous voulussions nous montrer les choses les uns aux autres, ment.1 » Aristote, disciple de Platon, est plus catégorique: sans parole, Deafhood Table La table de la communauté Sourde pas de pensée, c’est le langage qui crée le raisonnement. Selon lui, « les sourds de naissance sont tous muets. Ils émettent des sons mais n’ont pas de langage2 » et pour une surdité acquise après la les élèves sourds, doués de raison, sont aptes à recevoir une ins- naissance, « il est évident que si l’un quelconque des sens a disparu, truction par le bais d’une modalité gestuelle, et non vocale exclu- il est nécessaire qu’un certain type de science ait disparu avec sivement. C’est une rupture considérable avec une tradition lui, science dès lors impossible à acquérir3. » centrée non seulement sur l’articulation et l’émission de la voix, mais aussi sur l’enseignement préceptoral. En effet, la dimen- La parole peut être gestuelle sion collective de cette nouvelle orientation pédagogique est à sou- Cette affirmation aura une longue portée et l’idée est encore ligner: locuteurs de la langue des signes, les élèves sourds permettent palpable de nos jours que seule la voix, la parole vocale, est à l’essor d’un système linguistique inédit, qui lui-même est le ciment même de permettre le développement des capacités cognitives. C’est d’une communauté à part entière, d’une communauté – et non d’un la parole qui distingue l’homme des animaux, écrit Pascal dans ses groupe de personnes liées par un stigmate commun – ce qui Pensées, et, insiste-t-il: « Je puis concevoir un homme sans mains, implique une composante culturelle. pieds, tête (car ce n'est que l'expérience qui nous apprend que la tête est plus nécessaire que les pieds). Mais je ne puis concevoir Ferdinand Berthier, un illustre méconnu l'homme sans pensée: ce serait une pierre ou une brute.4 » Mais Moins de cinquante années plus tard, Ferdinand Berthier, la parole gestuelle n’est-elle pas une forme de parole? Cette moda- premier professeur sourd en titre, en créant les banquets de Sourds- lité est totalement ignorée! Muets dès 1834, matérialisera cette volonté d’émancipation des Sourds: il ne s’agit pas de séparatisme, mais au contraire d’une volonté de Il faut attendre le XVIIIe siècle et Charles-Michel de l’Épée, participer activement à la vie de son pays, qui passe par la recon- plus connu sous le nom de l’abbé de l’Épée, pour que cette ques- naissance d’une identité, d’une culture. Les actions de ce person- tion de la validité de la parole gestuelle soit posée avec, en arrière- nage illustre – décoré de la légion d’honneur par le Président de plan, une question de fond: les sourds-muets sont-ils éducables? la République en 1849, candidat aux élections législatives de 1848 Le philosophe des lumières Condorcet, en plaçant la Raison et la – n’ont rien d’anecdotique et l’on peut s’interroger sur le silence de perfectibilité de l’humanité au-dessus de toute autre considéra- l’Histoire envers lui et envers les idées qu’il représente. La « cam- tion, avait ouvert la voie à cette initiative personnelle, institu- pagne des banquets » orchestrée, entre autres, par l’opposant à la tionnalisée par la Nation en 1791. Rassemblée en un même lieu pour monarchie de Juillet Alexandre Ledru-Rollin, fait étrangement la première fois, l’Institution Nationale des Sourds-Muets de écho aux « banquets des sourds-muets », organisés treize ans Paris concrétise l’ambition d’un homme, l’abbé de l’Épée, pour qui auparavant… Mais ces derniers, aucun livre d’histoire ne les men- tionne! Ferdinand Berthier mais aussi Auguste Bébian, premier enten- 1 Platon, Le Cratyle, XXXIV, 423-444b. dant bilingue et biculturel, s’inscrivent dans la continuité de 2 Aristote, Histoire des animaux, IV, 9. l’œuvre initiée par l’abbé de l’Épée, un prolongement anthropolo- 3 Aristote, Seconds Analytiques, II. gique et pédagogique que la postérité a « oublié ». 4 Pascal, Pensées, 339.


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