Pourquoi parle-t-on de culture sourde ?

De Ligne en ligne n°9 - Septembre à décembre 2012

POURQUOI PARLE-T-ON DE CULTURE © Selin Ustaoglu / BàBDP SOURDE? Désirs bucoliques, performance poétique Lorsqu’on la croise pour la première La langue des signes et l’« éveil des sourds » qui sont toujours organisés aujourd’hui fois, l’expression « culture sourde » sous le nom de deaflympics). Mais il faut peut étonner ou interpeller. Elle peut Les sourds, qui se sont toujours expri- attendre 1977 pour que l’interdit pesant sur être Sourd sembler paradoxale, et le rester aussi més par signes, passaient autrefois pour la langue des signes à l’école soit levé, et 1991 longtemps qu’on considère la surdité des simples d’esprit car pendant des siècles pour voir officialisée la liberté de choix de façon uniquement négative, comme pensée – étaient indissociables de la parole. (langue des signes et français écrit).entre une éducation orale ou bilinguea régné l’idée que le langage – et donc la dossier: 16 cle, qui va contribuer à institutionnaliser et Dans la foulée de mai 68, un vastetion ou d’infirmité.XVIIIsiè-eC’est l’abbé de l’Épée, à la fin duune forme de perte, de déficit, de priva- à formaliser la langue des signes par le biais mouvement de reconnaissance des minori- Mais il est également possible d’envi- d’un enseignement spécialisé. Soucieux de tés, notamment linguistiques, s’était déjà sager les choses sous un autre jour. Dans l’intégration des sourds, il leur donne accès développé. C’est dans ce contexte que le son livre Le Normal et le pathologique1, à la lecture et à l’écriture, mais surtout il mouvement sourd s’organise, notamment Georges Canguilhem propose ainsi de défi- permet à une véritable société sourde autour de la revue Coup d’œil (1977-1986) et nir la maladie ou le handicap comme des d’émerger, en réunissant des enfants et en de Bernard Mottez (l’inventeur de la déno- «  allures de vie  » originales, plutôt que leur donnant les moyens de dialoguer mination « LSF » pour la langue des signes comme de simples écarts par rapport à une ensemble. française, que l’on présente parfois comme norme. Soit un homme qui boite: ce n’est un nouvel abbé de l’Épée). L’IVT, pas seulement un homme qui marche mal, Parallèlement se développe une l’International Visual Theater, est peut-être c’est également un individu qui invente, qui approche rivale, qui estime que le langage le symbole le plus révélateur de l’émancipa- crée, dans un contexte physiologique signé entrave l’acquisition de la langue tion des sourds à cette époque: créé en 1976 donné (blessure, entorse, lésion…), une française et isole les sourds plus qu’autre à Vincennes, il se veut un véritable « labora- démarche et une posture nouvelles, qui lui chose. Pour les partisans de l’oralisme, rare- toire de recherches artistiques, linguis- permettent de continuer d’avancer. ment sourds eux-mêmes, ces derniers doi- tiques et pédagogiques sur la langue des vent s’efforcer d’imiter les entendants en signes, les arts visuels et corporels. »3 Dans le cas de la surdité, il y a une lisant sur les lèvres et en s’exprimant voca- invention évidente, qui est à la fois une lement. C’est finalement cette seconde La loi du 11 février 2005 « pour l’éga- réponse à un fait physiologique (l’absence approche qui prévaudra et qui sera entéri- lité des droits et des chances, la participa- d’audition), une création d’ordre culturel et née par le Congrès de Milan en 1880. tion et la citoyenneté des personnes handi- un moyen de communication: la langue des Comme les langues régionales à la même capées  » marque un dernier acquis, en signes. Quand on parle de langue, on sup- époque, la langue des signes est marginali- reconnaissant enfin à la LSF le statut de pose presque automatiquement l’existence sée, interdite, réprimée. Elle entre alors langue à part entière. Les sourds disposent d’une communauté qui la parle et la fait dans une période de semi-clandestinité qui désormais d’une langue reconnue par la vivre. De fait, c’est la langue des signes qui durera près d’un siècle. République, ils ont leurs associations, leurs est le pilier de la culture sourde, bien plus lieux de rencontres, leurs médias (comme que la surdité en tant que telle. C’est elle qui Les initiatives de la première moitié du le site websourd.org, ou le magazine définit les sourds2 comme une commu- XXe siècle, en marge des institutions pédago- Art’Pi!), et même des ambassadeurs nauté, presque une nation, et pas seule- giques, ne sont pas négligeables (émergence auprès du grand public, comme la comé- ment comme un ensemble d’individus par- d’un monde associatif, congrès internatio- dienne Emmanuelle Laborit, directrice de tageant une même particularité sensorielle. naux, salon international des artistes silen- l’IVT depuis 2003, dont le récit autobio- cieux, gazette des sourds-muets, et même graphique Le Cri de la Mouette (1994) a des Jeux Olympiques des sourds en 1924, beaucoup marqué les esprits. 1 Georges Canguilhem, Le Normal et le pathologique, PUF, 1966. Disponible à la Bpi sous la cote 168.522 CAN.. 3 Présentation de l’IVT sur son site.: 2 Nous prenons ici le parti d’écrire le nom « sourd » comme il l’est ordinairement, avec un s minuscule, mais de plus en http://goo.gl/t3EiY plus, les Sourds se revendiquent comme tels avec une majuscule, celle-là même qu’on emploie pour désigner les commu- nautés reconnues, qu’elles soient nationales ou géographiques (par exemple: les Européens, les Marocains, etc.)


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