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De Ligne en ligne n°9 - Septembre à décembre 2012

La communauté sourde plus contemporaine des implants coch- léaires: des prothèses qui permettent dès L’idée de culture sourde renvoie le plus jeune âge d’atténuer plus ou moins d’abord à ce vaste mouvement d’affirma- la surdité, mais que certains assimilent à tion identitaire qui s’est développé depuis une violence supplémentaire faite au les années 1970 et que l’on qualifie parfois sourd, à une négation des richesses de la d’« éveil des sourds ». C’est lui qui permet culture sourde. aujourd’hui à Patrick Belissen, directeur de l’Académie de la Langue des Signes Ces revendications identitaires peu- Française de Paris, d’affirmer sur un ton de vent parfois ressembler à un repli sur soi. déclaration d’indépendance: «  Nous, les Mais plus qu’une tentation communauta- sourds, revendiquons le droit à  la diffé- riste, elles sont révélatrices d’un réel souci rence au niveau de nos manifestations de communication entre sourds et enten- dans le monde, notre langue des signes, dants. On mentionne souvent l’énorme notre culture et notre appartenance à  la taux d’illettrisme des sourds, qui approche communauté des sourds. »4 les 80 % chez les personnes nées sourdes en France. Lorsque la moindre conversa- monolithique. Elle est au contraire divisée blème ne se pose pas, mais les locuteurs de être Sourdtion est difficile à suivre, il est naturel de seforger un cercle d’amis dans lequel le pro-Ce serait toutefois une illusion que d’imaginer une communauté sourde et traversée par de vifs débats. Les diffé- la LSF ne sont pas très nombreux, on ment de diversité: il n’y a pas forcément personnes. dossier:spectacle poétiqueYunus, les eaux de mon âme,estime leur nombre à 100 000 ou 200 000 rents types de surdité sont un premier élé- grand-chose à voir entre un sourd qui l’est devenu tardivement et un sourd qui l’est Cette situation complexe, qui mêle depuis toujours. Les sourds de naissance des enjeux culturels, médicaux et socié- compréhensibles par les seuls initiés, c’est 17 sont souvent partagés eux-mêmes entre taux, n’exclut pas pour autant toutes les aussi, de manière plus générale, un rapport volonté d’intégration et désir de reconnais- formes possibles d’échange et de bilin- au monde, une forme de créativité, axée sur sance et d’autonomie. La LSF et les guisme. D’autant plus que la culture l’image et l’expression corporelle. méthodes orales suscitent des débats tou- sourde, ce n’est pas seulement une com- jours aussi virulents, comme la question munauté ayant ses codes et ses traditions, Culture sourde et création La créativité de la communauté sourde se manifeste d’abord dans les usages propres à la LSF, par exemple dans la façon de nom- mer les personnes, qui s’appuie souvent sur une caractéristique physique ou un tempé- rament (Emmanuelle Laborit s’appelle « soleil qui part du coeur »). On parle aussi fréquemment d’un humour sourd. Difficilement traduisible à l’oral, il peut recourir aux spécificités d’un langage ges- tuel et spatialisé, mais aussi au mime, au jeu de rôle, à tous les ressorts de l’expressivité, pour produire des effets comiques. Ces dimensions sont difficilement accessibles aux entendants qui ne connais- sent pas la langue des signes. Mais celle-ci comporte également une dimension pure- ment visuelle qui peut séduire tout un cha- cun. Les sourds sont des acteurs nés, ils excellent dans le domaine du spectacle vivant auquel de nombreux festivals sont consacrés (citons pêle-mêle le festival du Yunus, les eaux de mon âme, spectacle poétique 4 Patrick Belissen, « Appartenance à la communauté des sourds comme facteur d’insertion sociale », Les Cahiers de suite du dossier l’Actif, n°298-301, mars-juin 2001. En ligne: http://goo.gl/A3tUc


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