Une langue comme les autres ?

De Ligne en ligne n°9 - Septembre à décembre 2012

UNE LANGUE COMME LES AUTRES? Christian Cuxac est Professeur en sciences du langage, spécialiste de la langue des signes. Longtemps seul parmi les linguistes français, il s’est battu pour qu’elle soit reconnue comme une langue à part entière. Aujourd’hui, elle a acquis ce statut dans le monde de la recherche et dans l’Éducation nationale. En nous expliquant le fonctionnement de la langue des signes, Christian Cuxac nous fait comprendre à quel point son aussi que, sur ce terrain de l’enseignement et de la diffusion, être Sourd apprentissage est essentiel pour les sourds. Il nous montre le combat est loin d’être terminé. dossier: Interview 19 Qu’est-ce qui vous a amené à vous spécialiser dans la langue des D.R signes? Christian Cuxac En 1975, je préparais une thèse de linguistique sur l’argot. J’ai demandé au professeur qui devait la diriger s’il n’avait pas des vacations à me proposer. Il enseignait alors l’introduction à la lin- guistique pour les futurs professeurs des instituts de jeunes sourds et m’a proposé de le remplacer. Je ne voyais vraiment pas dans quoi j’allais me lancer! Les sourds, j’en croisais de temps en temps dans le bus, c’est tout… Je ne pensais pas un seul instant que la langue des signes ait Quel est le principe de la langue des signes? pu être interdite. Par exemple, les sourds n’avaient pas le droit Son principe, c’est le corps, qui fonctionne comme un petit d’être enseignants. Ils ne l’ont obtenu qu’en 1981 pour les instituts orchestre. Comme si l’on avait, paradoxalement, une partition nationaux de jeunes sourds, dans les années 2000 pour l’Éduca- musicale avec les différents timbres s’harmonisant les uns par rap- tion nationale. port aux autres. Là, ce sont les membres supérieurs (mains et avant-bras), la forme des mains, leur mouvement, leur emplace- La langue des signes était-elle alors un objet d’études linguis- ment, leur orientation. On a longtemps pensé que ces paramètres tiques? constituaient l’essentiel de la langue des signes. Non. Quand j’ai commencé, j’étais à peu près le seul linguiste Puis dans les années 1970 / 1980, on s’est rendu compte du fait à m’y intéresser en France; dans les années 1970, pas un seul de que la mimique faciale, et dans les années 1980/1990 que la direc- mes collègues n’aurait misé un sou sur elle pour dire que c’était tion de regard tenaient un rôle capital – c’est l’un des travaux aux- une langue – alors qu’aux États-Unis, cette démonstration avait quels j’ai apporté une pierre. L’essentiel se joue dans le regard, qui été faite dès les années 1960 par le linguiste William Stokoe. régit l’interaction. En effet, la langue des signes fait une distinction très systéma- Avez-vous contribué à légitimer la langue des signes dans l’ensei- tique entre le plan de l’énoncé (ce dont je parle) et le plan de gnement? l’énonciation (les personnes à qui je m’adresse et la situation). Le Paris 8, où j’enseigne depuis 1998, nous a donné l’occasion de regard joue un rôle clef pour cette situation d’énonciation. créer un certain nombre de diplômes, notamment, en 2004, une Par exemple, le signe « arbre » avant-bras vertical, main dans licence professionnelle permettant d’enseigner la langue des son prolongement, doigts écartés vaut pour tous les arbres. Si le signes dans les établissements de l’Éducation nationale. C’est une regard est posé sur ce signe, cela veut dire: cet arbre-ci, les doigts de nos grandes fiertés – et une des avancées qui ont permis la créa- pouvant désigner les branches. Mais si le regard n’est pas posé des- tion du CAPES de langue des signes, quelques années plus tard. sus, le signe désigne un arbre générique. suite du dossier


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