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De Ligne en ligne n°9 - Septembre à décembre 2012

2) Le rôle de la BCE doit-il évoluer ? Augustin Landier: Philippe Askenazy: La BCE n’est pas l’institution qui a le plus besoin d’être redéfinie. C’est l’un des outils possibles, peut-être le moins « révolution- Elle a un objectif de politique monétaire clair et a assez bien fonc- naire »: permettre à la BCE d’acheter directement de la dette tionné pour l’instant: elle a su se donner les moyens de gérer l’ur- des États européens. Les marchés financiers ne pourraient plus gence. La BCE tient à bout de bras le système bancaire européen et spéculer sur la dette des États puisque la BCE prêterait à ceux- une partie des dettes souveraines. Elle cherche à ce que les pays qui ci à des taux bien plus faibles. ont des problèmes structurels se réforment et, en échange, elle Mais le principal obstacle vient de la BCE elle-même. Elle prête à continue à soutenir leur économie. très bas coût aux banques, celles-ci prêtent aux États « faibles » à Il est à peu près évident aujourd’hui que son action va entrer dans des taux élevés, la différence leur permettant de renforcer leurs une nouvelle phase: la BCE va directement monétiser un certain fonds propres pour se conformer aux accords « Bâle III ». nombre de dettes des États en défaut et faire comme la FED aux Pour renforcer les fonds propres des banques, il y aurait pourtant États-Unis, acheter directement des actifs et les porter très long- tueux de la part de la BCE d’être dans une logique de négociation, Mais la BCE considère que les citoyens européens n’accepteraient urope: la crise?une autre solution: que les États leur donnent directement de l’ar-gent avec, comme contrepartie, le fait de rentrer dans leur capital. temps sur son bilan. On y vient, mais il est naturel, rationnel et ver- donc de distiller ces mesures au compte-gouttes. Dans le cas pas que les États aident directement les banques. contraire, elle détruirait sa crédibilité. Or le capital d’une banque Donc on préfère imposer des restrictions aux citoyens et aux États centrale, c’est essentiellement sa crédibilité. Elle peut imprimer de pour financer les banques! C’est un jeu fondamentalement per- € défait. lire, écouter, voir:25vers et anti-démocratique. l’argent mais si elle ne montre pas une réticence extrêmement stricte à le faire, elle perd sa crédibilité et, du coup, la monnaie se 3) La crise actuelle de l’Europe tient-elle à des disparités structurelles entre pays européens ? Augustin Landier: Philippe Askenazy: Oui, il y a des écarts de compétitivité qui se sont creusés. Et les Il y a un problème structurel grec évident: depuis la chute de la Allemands ne sont pas prêts à faire des transferts permanents dictature, la Grèce n’a que peu réduit ses dépenses militaires ; pour subventionner les pays périphériques. Ces pays consom- c’est un des pays les plus militarisés du monde. Autre problème ment plus qu’ils ne produisent. Ils importent beaucoup et n’arri- structurel grec: les difficultés de rentrée des impôts, l’évasion vent pas à exporter parce que les salaires y sont trop élevés. Ils fiscale massive – surtout du fait des citoyens les plus riches, consomment beaucoup parce que la construction de l’Europe puisque les armateurs sont généralement basés à Chypre et que leur a permis d’emprunter à bas taux: après la création de l’euro, l’Église grecque est totalement dispensée d’impôts. Mais la tous les pays européens ont soudain pu emprunter au même Grèce ne représente que 2 % de l’Europe, donc ses problèmes taux, les marchés considérant l’Europe comme un bloc uni. n’auraient pas dû engendrer une telle situation de crise. C’est parce que le Portugal, l’Espagne, la Grèce ont pu emprun- Dans une grande zone géographique, les déséquilibres sont iné- ter à des taux très bas que les ménages, comme les États, se sont vitables. En Europe, ils sont localisés sur quelques pays, mais endettés. Par exemple, l’Espagne était disciplinée en tant qu’État l’Union européenne, dans son ensemble, a un déficit extérieur mais les individus se sont mis à emprunter, il y a eu une bulle nul et sa dette publique est plus faible que la dette américaine. immobilière massive, une grosse partie de l’activité consistant à Aux États-Unis, il y a aussi des déséquilibres entre les différents emprunter aux banques à des taux très bas et à construire des États mais on a un État fédéral, tous sont donc solidaires. maisons. 4) Faut-il mutualiser les dettes des États dans des eurobonds ? Augustin Landier: Philippe Askenazy: Si on les voit comme la possibilité pour tous d’emprunter au C’est une autre solution possible pour mettre fin à la dépen- même taux, les eurobonds sont plus un problème qu’une solu- dance vis-à-vis des marchés financiers. Le taux d’intérêt des tion. De plus, les peuples ne souhaitent pas renoncer à leur sou- eurobonds serait le mélange d’un taux allemand et d’un taux veraineté budgétaire, or ce serait la condition sine qua non d’une italien, donc mécaniquement il serait plus faible, supportable approbation par l’Allemagne des eurobonds. par tous les États. Le blocage vient principalement de l’Allemagne qui, en raison de son jeu institutionnel interne, aura beaucoup de difficultés à prendre cette décision en période préélectorale.


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