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De Ligne en ligne n°9 - Septembre à décembre 2012

5) L’issue de la crise est-elle politique ? Augustin Landier: Philippe Askenazy: Il y a trois scénarios possibles. Oui, car le mécanisme économique dépend des institutions que D’abord celui du fédéralisme absolu, organisant l’union fiscale, l’on se donne. Les institutions européennes ont été conçues à un comme aux États-Unis. Dans les années 1990, les politiques moment où l’on imaginait une Europe en perpétuelle croissance, étaient convaincus que l’euro allait créer une sorte de désir natu- à l’abri de toute crise majeure. On a alors choisi de faire jouer rel d’aller vers plus de fédéralisme  ; aujourd’hui, on observe aux marchés financiers le rôle d’arbitres sanctionnant les États. exactement le contraire. Les gens ne veulent pas plus, mais Cela pourrait fonctionner en période de croissance mais en moins d’Europe, moins de transferts en dehors du périmètre de temps de crise, les marchés se mettent à spéculer sur la dette des l’État-nation. Ils ne veulent pas renoncer à la souveraineté bud- États. gétaire. Le paradoxe de l’Europe est que l’utopie du fédéralisme Au Japon, l’endettement public dépasse 200 % de la richesse urope: la crise? ne pourrait s’y réaliser que de manière non démocratique, alors nationale ; or il n’y a pas de spéculation sur la dette japonaise car que la démocratie est sa spécificité. elle est détenue principalement par les fonds japonais, publics Deuxième scénario, une implosion significative du périmètre de ou privés. Grâce à ses institutions, le Japon échappe donc aux la zone euro. Celle-ci peut se produire de deux manières. « Par marchés financiers. le bas », c’est-à-dire par la sortie de plusieurs pays faibles. Toutes Aux États-Unis, la dette passe par les marchés financiers mais € lire, écouter, voir: leurs banques exploseraient, parce que les gens en retireraient ceux-ci ne peuvent spéculer sur la dette américaine car la leurs euros pour les placer avant qu’ils ne soient convertis en Banque fédérale est justement une garantie absolue in fine. monnaies plus faibles. Le système financier serait extrêmement L’Europe se refusant à l’un comme à l’autre système, il y a spécu- perturbé, le coût total difficile à estimer. Ou alors « par le haut » : lation sur la dette européenne. La solution peut difficilement l’Allemagne sortirait de l’euro, avec les Pays-Bas, peut-être même résider dans le montage d’aujourd’hui: le pacte budgétaire, une 26 la France. Ici il n’y aurait pas de risque majeur pour les banques. austérité perpétuelle, le joug d’instances non démocratiques Les gens laisseraient leurs euros dans les banques allemandes comme la BCE ou la Commission européenne. Pourquoi ne pas pour qu’ils soient convertis en Deutsch Marks, puisque ce serait basculer vers un modèle à l’américaine, celui d’une Europe fédé- une monnaie plus forte. rale, avec des assemblées, instances démocratiques qui vote- Ce scénario serait coûteux pour tout le monde, mais il ne faut raient un budget supranational? pas l’exclure. Troisième trajectoire possible: organiser une union bancaire et Philippe Askenazy, restructurer les dettes. La garantie sur les dépôts qui met en péril Directeur de recherche au CNRS, les États, en particulier les plus fragiles, serait fédéralisée. Une Professeur à l’École d'économie de Paris institution européenne (la BCE elle-même ou une autre du même juin 2012 type) aurait un droit de regard sur les banques, avec possibilité de les restructurer si besoin. Pendant un certain temps, l’Espagne, par exemple, emprunte- rait plus cher que les autres États. Et pour revenir à l’équilibre, on organiserait le défaut des États fragiles en restructurant leur Pour aller plus loin: consulter le dossier de la Bpi dette. En parallèle, les ajustements de compétitivité doivent se faire: il faut que les pays ne dépensent pas plus qu’ils ne produi- « Crise en Europe ou crise de l’Europe » : sent et les salaires doivent baisser dans les pays les moins pro- ductifs. C’est ce vers quoi on est en train de converger avec le goo. gl/jqxMg mécanisme de stabilisation: on regroupe les dettes des États en difficulté et on organisera probablement un défaut, par restructurations successives, sans le prononcer comme tel. C’est une solution raisonnable, mais très douloureuse pour les pays en difficulté car l’ajustement des compétitivités prendra de nombreuses années, pendant lesquelles le chômage des jeunes sera élevé. Augustin Landier, Propos recueillis par Professeur, Université Toulouse 1 Capitole Catherine Geoffroy et Catherine Revest, Bpi juin 2012


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