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De Ligne en ligne n°9 - Septembre à décembre 2012

Joël Pommerat venez! 29 © Cici Olsson Cendrillon sence imaginaire fortement ancrée dans l’être, … Ce qu’on ne percevait pas nous apparaît de parole, qui dissone par rapport à certaines s’immisçant derrière l’explicitement repré- dans toute sa complexité, devient étrange. Non normes d’un « naturel » théâtral. Ce tissage senté, et qu’il s’agit de faire apparaître ou que la chose observée soit, en elle-même, crée la spécificité du régime d’apparition et ressentir 2. étrange. C’est notre relation à elle qui redevient des présences, et par conséquent le « poids » Interroger la perception, l’activer dif- comme neuve et s’apparente à une découverte. singulier que prennent, dans les spectacles, féremment, tel est donc l’objet du théâtre de (L’habitude nous fait perdre ce rapport à un geste, une parole, un objet. Pommerat, à la fois en tant qu’écriture (tex- l’étrangeté des choses. Il s’agit donc de révéler, Il joue d’un subtil « équilibre entre mon- tuelle et scénique) et qu’expérience produite de réveiller, de nous restituer cette étran- trer et cacher », aussi bien pour l’aspect visuel par la scène. Derrière l’apparente banalité, cette geté.3 » que pour ce que la fable et le texte donnent expérience ouvre l’accès à la complexité du Mais l’effet d’étrangeté et le déplace- à comprendre. La figure, ou la parole, se réel en opérant, à travers la puissance de ment du regard ne prennent pas ici la forme détache sur/d’un fond (le fond noir de la captation des images et de l’univers scénique, d’une mise à distance « brechtienne » du dis- boîte scénique, mais aussi le fond constitué une dénaturalisation des représentations et positif théâtral, d’une monstration du théâtre par l’omniprésence du travail sonore), trouant du regard. en tant que fabrication artificielle. Ils se sans pour autant l’annuler l’unité de l’image jouent au contraire dans un théâtre de la et du continuum duquel elle surgit. C’est Boîte optique et hyperlucidité boîte noire, producteur d’images fascinantes- dans le rapport labile ainsi créé entre une Joël Pommerat peut ainsi caractériser sa inquiétantes. C’est dans le trouble instauré au image globale et les présences qui s’en distin- démarche — son esthétique — en ces termes: sein même de l’image, et non par sa dénon- guent et la troublent de l’intérieur, entre « mon théâtre cherche à travailler sur le gros ciation comme telle, que se jouent la dénatu- unité et pluralité de l’image scénique, que plan. Plus que du grossissement, qui pourrait ralisation et l’ « hyperlucidité ». se joue toute l’ambiguïté de ce théâtre. évoquer un effet de caricature, je cherche à Pommerat opère un savant tissage entre La scène devient alors un lieu de trouble, obtenir une ultrasensibilité. Comme une per- l’image, le son, le temps, le texte et le jeu – jeu dans lequel est mise en jeu l’interrogation ception accrue, une hyperlucidité qui fait dont la relative étrangeté ne vient pas d’une de notre perception du « réel ». percevoir, entendre, ressentir un détail de la quelconque formalisation mais au contraire façon la plus aiguë. d’une simplification, en particulier dans la prise Christophe Triau, Université Paris Ouest Nanterre La Défense 2 Christophe Triau, « Le réalisme fantôme de Joël Pommerat. Questions de perception dans la trilogie Au monde – D’une seule main – Les Marchands », Alternatives théâtrales n° 100 (“Poétique et politique”), 1er trimestre 2009, pp. 66-71. Également consultable sur mouvement.net : Fin http://goo.gl/ms0uo 3 Joël Pommerat, troubles, op. cit., p. 48.


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