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Analyse
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India Song et le "cycle indien"

Un ensemble architecturé selon un double triptyque livre et film.

India Song n’est pas une œuvre isolée. Elle appartient à un ensemble très architecturé, quoiqu’improvisé par l’auteur, reposant sur un double triptyque :
aux trois livres Le Ravissement de Lol (1964), Le Vice-consul (1966) et L’Amour (1970)
succèdent trois films La Femme du Gange, India Song et Son Nom de Venise dans Calcutta désert, à l’écran en 1974, 1975 et 1976.
Le texte de La Femme du Gange (1973) sera publié après le tournage du film en 1972 ; India Song « texte » (1973) deviendra en 1974 un film.
La critique donnera à cet ensemble qui se développe sur douze années le nom de « cycle indien » : c’est un cycle pour le retour des mêmes personnages concernés par un événement commun ; il est « indien » pour la référence aux Indes coloniales qui traverse les œuvres.
 

Le ravissement : l’événement inaugural du cycle

L’événement inaugural du cycle se situe à l’ouverture du premier roman.
Dans Le Ravissement de Lol V. Stein, une nuit, au bal du Casino municipal de T. Beach, Lol V. Stein se fit ravir son fiancé Michael Richardson par Anne-Marie Stretter.
Le cycle va se développer en suivant les courts destins croisés des héroïnes du bal.
On retrouvera les deux amants partis pour les Indes dans Le Vice-consul, India Song et Son Nom de Venise dans Calcutta désert (qui reprend sur de nouvelles images la bande-son d’India Song).
À ces œuvres dédiées à l’histoire d’Anne-Marie Stretter, la ravisseuse, s’intercale dans le déroulement du cycle,  avec L’Amour et La Femme du Gange, l’histoire de Lol V. Stein, la femme ravie à elle-même.
image du film India Song
Anne-Marie Stretter dans India Song  interprétée par Delphine Seyrig 
Image du fil la femme du Gange
Lol V. Stein dans La Femme du Gange interprétée par  Nicole Hiss
 

Extrait du  texte de Marguerite Duras, La Vie matérielle, « Le Bloc noir »

« Écrire ce n'est pas raconter des histoires. C'est le contraire de raconter des histoires. C'est raconter tout à la fois. C'est raconter une histoire et l'absence de cette histoire. C'est raconter une histoire qui en passe par son absence. Lol V. Stein est détruite par le bal de S. Thala. Lol V. Stein est bâtie par le bal de S. Thala.Le Ravissement de Lol V. Stein est un livre à part. [...] Voici, je crois, ce que j'ai déjà dit de ce livre : au moment du bal de S. Thala, Lol V. Stein est tellement emportée dans le spectacle de son fiancé et de cette inconnue en noir qu'elle en oublie de souffrir. Elle ne souffre pas d'être oubliée, trahie. C'est de cette suppression de la douleur, qu'elle va devenir folle. [...] Ce que je n'ai pas dit, c'est que toutes les femmes de mes livres, quel que soit leur âge, découlent de Lol V. Stein. C'est-à-dire, d'un certain oubli d'elles-mêmes. Elles ont toutes les yeux clairs. Elles sont toutes imprudentes, imprévoyantes. Toutes, elles font le malheur de leur vie. »

Conduire les personnages jusqu’à leur fin à travers le film

Pour Duras, l’image a le pouvoir d’arrêter une écriture obsédante, marquée par la réécriture.
Aussi les deux grands personnages féminins du cycle ont-ils très peu d’histoire et c’est à travers les films que l’auteur réussit à les conduire jusqu’à leur disparition pour célébrer en elles une figure résiduelle.
Dans La Femme du Gange, Lol, mutique, devient le matricule L.V.S. ; dans India Song, Anne-Marie Stretter est proprement déterrée de La Femme du Gange où elle gisait dans le « cimetière anglais » de Calcutta.
Duras reprend l’histoire de son personnage par sa fin : à l’ouverture de l’Acte I, sur la scène d’India Song, « la femme habillée de noir, qui est devant nous, est donc morte », lit-on, édifiés par cette fausse évidence.
 

Extrait de La Femme du Gange

(1973, OC, t. II, p. 1467-1468) publié après le film, le livre s’enrichit des commentaires de l’auteur.
 
« Le jour de S. Thala. Des tennis, ceux de S. Thala, dans la lumière d’hiver. Nous sortons du trou. L’Inde se referme. C'est bien le jour. Ce sont bien les tennis vides de S. Thala. Ils sont clos par de hauts grillages. À travers les grillages, l'étagement des villas fermées, les collines de S. Thala. Dernier battement de l’Inde : contre le grillage, il y a une bicyclette de femme, de couleur rouge. (Dans le parc de l'Ambassade de France aux Indes, la bicyclette de l'Ambassadrice était aussi contre les grillages des tennis déserts.) Entre le grillage du tennis et la colline, sur le chemin de planches, une vieille dame est assise sur un banc, manteau, sac à main, chapeau clair. Elle paraît somnoler dans la lumière d'hiver. Revenante de S. Thala. D’où sort-elle ? Elle ne regarde plus rien. N’a pas remarqué la bicyclette rouge. Sur le chemin de planches, de face, arrive le Voyageur[1]. Il marche toujours du même pas, égal, lent. Ne voit pas la bicyclette rouge. Il est en train de passer. Un piano de bastringue joue les dernières mesures du chant de S. Thala. La voix 1, brûlée, ponctue : 

voix 1
Michael Richardson, parfois le soir, jouait au piano, cet air de S. Thala. 


Il passe encore dans S. Thala. La bicyclette rouge d’Anne-Marie Stretter, la femme de l’Ambassadeur de France, était là, plongée dans la lumière d'hiver. Est dépassée. Ne l’aura pas revue avant de mourir. Passe encore. Va disparaître. La vieille dame somnole dans la lumière d'hiver, ne regarde toujours plus rien. Blue Moon se meurt. Anne-Marie Stretter est morte là-bas. Sa tombe est au cimetière anglais baignée de l'odeur rose de la lèpre. Défunte. Blue Moon, fini. Des mouettes criardes réveillent. »

[1] Le voyageur est ici un avatar de Michael Richard(son) de retour à S.Thala (qui réunit les deux villes de S.Tahla et de T. Beach du Ravissement de Lol V. Stein) retrouver la jeune fille du bal qu’il avait quittée, alias L.V.S.

Ni saga, ni série, le « cycle indien » décrit une spirale

On voit que le « cycle indien » de Marguerite Duras n’est ni une saga, ni une série.
Défini par la reprise plus encore que par la poursuite, il se développe à l’image du bal inaugural selon un mouvement spiralé, déployé autour d’un centre vide en constant déplacement.
 

Extrait du film de Michelle Porte Les Lieux de Marguerite Duras, co-édité par l’INa avec Gallimard.



Marguerite Duras regardant la mer depuis le hall de la résidence des Roches Noires à Trouville où elle possédait un appartement.
Elle y a écrit Le Ravissement de Lol V. Stein durant l’été de 1963 et tourné à l’automne de 1972 La Femme du Gange

 

Ci-dessous,  les références du « cycle indien » présentées par ordre chronologique d’écriture et de filmage. 

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