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Interview

Mathieu Simonet, chef d'orchestre de l'intime

Portrait de Mathieu Simonet
© Jérôme Panconi
Cette année, la troisième édition de la Nuit de la lecture met à l’honneur, au cœur des collections de la Bpi, les plaisirs de la lecture à voix haute. Orchestrée par l’écrivain et avocat Mathieu Simonet, cette soirée propose aux personnes présentes dans la bibliothèque de lire et d’écouter une sélection de textes à travers des dispositifs artistiques, intimes et collaboratifs.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?

Je suis avocat et écrivain, et je dis souvent que je suis dans la maîtrise en tant qu’avocat et dans l’abandon en tant qu’écrivain. Je travaille sur la notion d’autobiographie collective, j’écris sur des choses assez intimes.
En parallèle, je mets en place des dispositifs créatifs avec lesquels je pousse les gens à écrire. Ce qui m’intéresse, c’est d’être à la fois dans l’expérimentation, le lâcher-prise, mais aussi de construire collectivement un lien concret à partir de l’intime.

En quoi l’écrit peut-il créer du lien ?

Le point de départ, c’est mon père. C’est lui qui m’a appris à écrire. Or, mon père est fou, je suis incapable d’avoir une conversation intelligible avec lui. L’écriture, c’est ce qui nous relie, ce qui me relie à la folie, au monde auquel je ne peux pas accéder. Lorsque mes parents se sont séparés, j’ai quitté une cité HLM, pour un hôtel particulier dans le 16e arrondissement. Tout d’un coup, j’ai découvert que j’étais un plouc dans ma famille maternelle et un snob dans ma famille paternelle. Depuis, je cherche comment créer du lien entre deux mondes qui ne se connaissent pas.

Au fond, j’ai l’impression que l’écriture est l’art le plus simple. Contrairement au dessin, par exemple, qui demande une certaine technique. Un texte, même avec des fautes d’orthographe et de grammaire, peut être très émouvant. Écrire, à partir du moment où l’on se sent autorisé à le faire, est à la portée de tout le monde.

Pouvez-vous nous parler des dispositifs créatifs que vous mettez en place ?

Mon premier dispositif remonte à l’enfance. J’avais à peu près dix ans quand j’ai commencé à écrire des poèmes que j’enroulais autour d’un gâteau. Sur le chemin de l’école, je déposais mon paquet cadeau à côté des clochards endormis. Pendant la journée, j’imaginais ce qu’il se passait. Le clochard se réveillait, découvrait ce poème et, en même temps, le gâteau ; il regardait les passants, essayait de deviner qui en était l’auteur...

Plus tard, j’ai continué à imaginer des dispositifs d’écriture dans mon cercle familial et amical. Depuis quelques années, je les expérimente à plus grande échelle dans des institutions. Par exemple, j’ai proposé à des patients de trente-sept hôpitaux d’écrire un carnet sur leur
adolescence. Deux cents carnets ont été remplis, puis envoyés à des adolescents, collégiens et lycéens, qui ont rédigé des textes en écho. On a vu au final que l’écriture a un impact positif sur le bien-être. J’ai organisé des échanges de secrets entre des élèves de deux établissements scolaires situés à cinq cents kilomètres l’un de l’autre. J’ai demandé aux détenus de la maison d’arrêt de Villepinte d’écrire les rêves qu’ils faisaient pendant la nuit pour les lire à l’extérieur.

En ce moment, je travaille sur la géographie des émotions avec des étudiants en Master de création littéraire et des étudiants en géographie. Ce qui m’intéresse, c’est que tout le monde se sente légitime à écrire. Que ce soit à l’hôpital, à l’école ou en prison, j’aime essayer de faire bouger les lignes et voir ce qui passe – cela me fait aussi énormément bouger.

Quand la Bpi vous contacte pour la Nuit de la lecture, qu’est-ce que cela vous évoque ?

Ma première réaction a été très positive, car c’est un lieu où j’ai passé énormément de temps lorsque j’étais étudiant. Il est intimement associé à mon histoire. Comme je suis quelqu’un de très nostalgique, je trouve émouvant de revenir, avec une autre casquette, dans un lieu qui a été important pour moi.

Par ailleurs, il se trouve qu’après la première réunion de travail à la Bpi, on m’a commandé un texte sur l’épitoge. L’épitoge, c’est une bande de tissu que les avocats portent sur leur robe, avec parfois un petit morceau en hermine. Il fallait que j’écrive un long papier sur ce sujet très précis, or je n’y connaissais rien. J’ai décidé d’aller à la Bpi, où je n’étais pas retourné depuis longtemps. Là, j’ai consulté des ouvrages sur les costumes, notamment les costumes du Moyen Âge. J’ai commencé à tirer un fil, à aller de discipline en discipline et c’est devenu un jeu de piste passionnant, d’autant qu’à la Bpi, tout est accessible librement. Je suis revenu un soir, et j’ai pris conscience que les lecteurs chuchotaient. C’est devenu une contrainte pour la Nuit de la lecture, une contrainte complexe, mais stimulante !

Comment avez-vous pensé les dispositifs qui se tiendront pendant la Nuit de la lecture ?

Avec le service du développement culturel, nous avons imaginé un marathon de lecture à voix haute. C’est la convergence de deux envies, la Bpi souhaite valoriser l’encyclopédisme de ses collections et le travail des bibliothécaires, et moi, j’ai envie de proposer une approche ludique et performative. Quand j’ai découvert dans le plan de classement de la bibliothèque des thématiques comme la chimie des colloïdes ou la biologie extra-terrestre, j’ai trouvé cela d’une poésie dingue.

La Bpi était aussi intéressée par une performance que j’avais déjà orchestrée dans d’autres lieux : les lectures en tête-à-tête. À chaque fois, deux personnes tirées au sort se lisent mutuellement les premières pages d’un roman, et partagent ainsi quelque chose d’intime. Ce soir-là, les livres auront été choisis par les bibliothécaires. J’essaie de chorégraphier les choses de manière très simple. Comme souvent, l’origine de ce dispositif vient d’une expérience personnelle. Lorsque l’une de mes amies a commencé à perdre la vue, je lui ai proposé de lui lire des livres. Ce rituel est devenu très important entre nous.

Qu’attendez-vous de cette Nuit de la lecture ?

Depuis que j’ai commencé ce projet, je suis très excité. Je rencontre des bibliothécaires qui s’occupent de sujets parfois improbables, je trouve cela très romanesque. Leur participation active fait aussi partie du dispositif. Le soir de la Nuit de la lecture, les différents événements se dérouleront dans la bibliothèque, un espace ouvert, au milieu de publics très divers : les lecteurs qui seront là pour travailler, ceux qui viendront pour participer, ceux qui ne feront que passer... Un peu à l’image d’une performance de rue.
J’espère que les gens seront touchés, ensemble, à un endroit auquel ils ne s’attendent pas forcément.


Propos recueillis par Floriane Laurichesse et Caroline Raynaud, Bpi
Article paru intialement dans de ligne en ligne n°28
 

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