0   Commentaires
Portrait

Marie et les chics freaks

portrait de Marie Losier et de Genesis
Marie Losier et Genesis © Marie Losier
Marie Losier aime l’aventure, les rencontres improbables et inattendues. Cette jeune femme menue, au sourire lumineux, a vécu vingt-deux ans aux États-Unis, où elle a filmé des figures de l’underground new-yorkais. Avec naturel et spontanéité.
À vingt ans, sous prétexte de recherches sur Tennessee Williams, Marie Losier s’installe à New-York. Elle fréquente (un peu) les beaux-arts, fait de la peinture, travaille dans le théâtre et programme des films d’art et d’essai à l’Alliance française. Très vite, elle réalise ses propres films. Des portraits de gens qu’elle rencontre, qu’on lui présente ou à qui elle écrase les pieds.

Rencontre du troisième genre

C’est dans une galerie du Lower Side, en 2006, que Marie Losier marche sur ceux de Genesis. Elle ne sait encore absolument rien d’elle, mais l’a vue, par hasard, la veille en concert, réciter des poèmes. Sa voix, son apparence l’ont fascinée. « C’était déjà un début de femme, elle m’a souri de toutes ses dents en or », raconte Marie, « je lui ai dit : vous étiez superbe hier ! ». Échange d’adresses électroniques, promesse de se revoir. Cela aurait pu en rester là, mais Marie Losier aime l’aventure. Elle se rend au rendez-vous fixé par Genesis. Jaye ouvre la porte. « Une bombe, grande, mince. Elles avaient toutes les deux la même coiffure, les mêmes cheveux, le même grain de beauté, elles étaient habillées pareil ». Assise en face d’elles, sur une immense main verte en plastique, Marie se demande quand même où elle a mis les pieds. D’emblée, le couple l’invite sur la tournée européenne de leur groupe Psychic TV. Marie aime l’aventure… Dix jours plus tard, elle commence à filmer ce qu’elle pense être un petit film musical avant de s’apercevoir que ce qui la touche, ce sont Jaye et Genesis. Et leur incroyable désir de transformation physique pour ne former qu’un seul être.

Filmer les corps

Pendant sept ans, Marie Losier va beaucoup fréquenter Jaye et Genesis, les interviewer longuement, filmer leur quotidien. Ce temps passé à discuter, à rire, libère les corps. Les images tournées sans le son, les jeux de déguisement, de maquillage instaurent la confiance et désinhibent des interlocutrices que l’on n’imaginait pas si timides. « Comme les rencontres, filmer les corps est assez naturel », explique Marie Losier, « je ne demande jamais à quelqu’un de se dénuder ou de montrer une partie du corps. C’est le corps qui, grâce à l’amitié et à la caméra, se déplace, bouge et se montre d’une certaine façon ».

 

portrait de Lady Jaye et Genesis
Lady Jaye et Genesis © Marie Losier

Un assemblage de choses

Marie Losier n’a pas fait d’études cinématographiques (mais le cinéma et son cortège de personnages malfaisants ont rempli son enfance). Association désynchronisée de bouts de pellicules et de sons, The Ballad of Genesis and Lady Jaye est fidèle à ses héroïnes et à leur manière de travailler. « Je me suis rendu compte au fur à mesure du tournage que leur travail est vraiment basé sur le collage, l’assemblage de choses qui n’ont d’effet que parce qu’elles sont collées les unes à côté des autres ». Lady Jaye, « papillon éphémère », irradie l’écran de sa présence, mais le film se concentre sur Genesis. C’est sur elle, passée du masculin au féminin, que les transformations physiques sont les plus spectaculaires. « Il y a un côté monstre créé », reconnaît Marie Losier, « et en même temps, cela me fait rire. Pour moi c’est un cartoon ». Si le résultat peut en effet paraître grotesque, le refus de Genesis de toute identité assignée, sa recherche farouche d’une liberté absolue impressionnent.

Lutte des corps

Aujourd’hui, Marie Losier travaille à un long métrage avec le catcheur mexicain, Cassandro El Exótico. Véritable star dans son pays, il fait partie de ces lutteurs travestis, au maquillage outrancier et aux costumes flamboyants. Grâce à lui, Marie Losier a pu pousser les portes d’un univers très codé, où le corps est à la fois magnifié et mis à mal. Pour son court métrage Bim Bam Boom Las Luchas Morenas, Marie Losier a ainsi vécu pendant un mois auprès de Rossy, Esther et Cynthia, trois sœurs, trois lutteuses de Mexico. Là encore, les corps ont été transformés, par des opérations chirurgicales, par les entraînements quotidiens. Marie assiste fascinée à l’entrée dans l’arène. Entre deux prises, des gangs viennent rançonner Rossy, l’aînée. Inconsciente du danger, la réalisatrice, même pas catégorie poids plume, s’en amuse aujourd’hui : « j’avais l’impression d’être protégée par ces trois corps, je pense que c’est ma naïveté qui me sauve toujours ».

Marie Losier porte sur les corps trafiqués, déformés, étranges et bizarres, un regard dépourvu d’a priori esthétiques. « Beaux ou pas, ce sont des corps qui méritent d’êtres vus, d’être aimés », dit-elle, « ils ne rentrent pas dans des cases, et cela va souvent avec une personnalité hors du commun. Je pense que les deux sont très liés ». Et, elle ajoute avec un grand sourire : « Je ne sais pas quoi faire avec un corps magnifique ».

Marie-Hélène Gatto, Bpi

Article paru intialement dans le numéro 16 du magazine de ligne en ligne

Tags :
cinéma expérimental
réalisateur
film documentaire
Captcha: