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Des jeunes pris dans des injonctions contradictoires

On a longtemps pensé la jeunesse comme un état transitoire antérieur au franchissement des trois « seuils » définissant l’entrée dans l’âge adulte : emploi stable, résidence indépendante, mise en couple. Aujourd’hui, la jeunesse n’a plus de frontières fixes et immuables : le départ du domicile familial n’est pas toujours définitif, l’emploi n’est pas toujours durable, pas plus d’ailleurs que la vie de couple. Si l’on s’accorde sur le moment où commence la jeunesse, il est bien plus difficile de dire quand elle se termine.

Des jeunes pris dans des injonctions contradictoires  

Dans le sens commun, la jeunesse est enviée et redoutée tant cette période de la vie est devenue synonyme de galères à répétition : pression de la réussite scolaire, dépendance financière à l’égard des parents et/ou de l’État, difficultés de logement, freins à l’accès à l’emploi et au contrat à durée indéterminée sont des exemples parmi d’autres. Toutefois, derrière l’impression d’une génération homogène, les jeunes sont très loin d’être égaux devant les difficultés, qui se concentrent sur les peu ou pas diplômés.
 

Devenir adulte, un processus lent

Les parcours d’entrée dans la vie adulte se sont diversifiés. Ils sont marqués par la désynchronisation des « seuils » du passage à l’âge adulte : la fin des études ne signifie pas l’entrée sur le marché du travail (qui se stabilise autour de 28 ans), ni la mise en couple ou encore le départ du foyer familial. On aurait ainsi glissé d’un mode unique de passage à l’âge adulte à une diversité de modèles plus aléatoires, entrecroisant les rythmes et les étapes. Devenir adulte est devenu très subjectif, cela signifie à la fois se construire, être responsable, réussir à trouver une place, être autonome, devenir indépendant. L’enjeu majeur pendant la jeunesse est l’acquisition de nouveaux territoires moins contrôlés par les parents. On demande aujourd’hui aux jeunes de se construire eux-mêmes des repères, de devenir autonomes, tout en restant proches de leur famille d’origine. Les jeunes sont donc des acteurs, des sujets de leur histoire, même s’ils ne s’inscrivent pas encore dans certains rôles sociaux attendus (travailleur, conjoint ou parent).
 
Deux jeunes, fast foods, pôle emploi
Détournement d'illustration de Tom Tierney par le « bricoleur graphique », Christopher Dombres.

Indépendance et autonomie

L’indépendance résidentielle des jeunes Français est relativement précoce par rapport à celle de leurs homologues européens, même si elle tend à être plus tardive qu’auparavant. Cette précocité relative s’explique largement par le droit ouvert dès 18 ans aux aides au logement. L’âge médian du départ du domicile familial (autour de 24 ans pour les hommes et de 23 ans pour les femmes) renvoie à un long et progressif accès à l’indépendance. Quand celui-ci se prolonge, il accentue le sentiment de déclassement social. L’indépendance précoce est la norme valorisée par les parents comme par les jeunes. Par contre, les moyens de l’autofinancement arrivent assez tard dans les trajectoires de vie. Les jeunes Français connaissent donc, entre 18 et 30 ans, une période d’entre-deux dont la longueur est liée à de multiples causes : l’emploi ne leur permet pas de financer leur indépendance, les aides d’État sont plutôt faibles (la plupart sont accessibles à partir de 25 ans ou sous conditions particulières), les prêts bancaires et les logements sont difficiles à obtenir sans caution parentale… La gestion personnelle du temps libre et des relations amicales ainsi que la prolongation de la scolarité, qui a contribué à retarder l’entrée sur le marché du travail (et donc l’accès à l’indépendance), expliquent la dissociation entre autonomie et indépendance. Celle-ci se définit à partir de catégories objectives : c’est un état dans lequel se trouve l’individu lorsqu’il dispose de ressources suffisantes pour gérer sa vie sans le soutien financier et matériel familial. Néanmoins, « être dépendant » ne signifie pas nécessairement ne pas être autonome, ni ne pas être adulte. Dans cette situation de tension vers l’indépendance, les jeunes sont donc particulièrement concernés par la recherche de solutions alternatives : cohabitation, colocation, mais également covoiturage, partage des ressources numériques, mutualisation/ prêt/location au moins en partie d’outils, par exemple. Se met donc en place pour certains une sorte de réseau de « débrouille » locale sur le mode DIY (do it yourself), qui permet de tenir et de faire face à la situation de crise économique dans laquelle ils grandissent et qu’ils ne veulent plus subir. On voit un peu partout se mettre en place des associations locales, collectifs, fab lab et autres mouvements permettant à la fois de donner du sens à sa vie mais également de s’investir et de pouvoir observer ou bénéficier des résultats dans une temporalité courte.
 

Composer avec des injonctions contradictoires

Dans ce contexte, les jeunes doivent faire face à une série d’injonctions contradictoires : on attend d’eux qu’ils participent en tant que citoyens à vie de la société (participation électorale, engagement associatif, etc.), on les considère pénalement responsables de plus en plus tôt (voir l’évolution des lois concernant les mineurs), mais ils sont maintenus dans une situation de dépendance familiale. On demande aux jeunes de s’investir, mais avec une idée bien précise des domaines où ils doivent le faire. L’implication dans le numérique, loin des standards scolaires, leur est bien souvent reprochée. Ces contradictions contribuent à les maintenir dans une situation de dépendance, d’autant plus problématique pour ceux dont les liens familiaux se sont distendus. Difficulté supplémentaire, ces derniers, qui n’ont pas les ressources pour s’adapter et répondre aux injonctions sociales, sont bien souvent considérés comme responsables de leur échec. Le vécu des jeunes et leur parcours sont ainsi le résultat de l’articulation entre leurs ressources sociales et leur capacité à s’adapter aux normes de la société. Ils sont tenus pour responsables de leurs choix individuels et doivent en assumer les conséquences, alors que ces choix résultent en grande partie d'un déterminisme social.
 
Yaëlle Amsellem-Mainguy, sociologue, chargée d’études et de recherche à l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire, associée au CERLIS
 
Article paru initialement dans le numéro 20 du magazine de ligne en ligne
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