Article

Décaler le regard sur la « jungle » de Calais

Les campements de migrants qui se sont érigés aux abords de Calais en 2002 ont marqué les esprits. Ils ont été photographiés sous tous les angles jusqu’à leur démantèlement en 2016. La Galerie de photographies du Centre Pompidou met en perspective les différents regards posés sur la réalité de cette « jungle » par des journalistes, des artistes, et les habitants du campement eux-mêmes, dans une exposition que se tient jusqu'en février 2020.
Migrants rechargeant leur téléphone sous une tente
Bruno Serralongue, Station des recharges des téléphones, « bidonville d’État » pour migrants, Calais, 3 novembre 2015, 2006-2018 © Bruno Serralongue - Air de Paris
L’exposition « Calais – Témoigner de la "jungle" » devait initialement présenter uniquement les œuvres du photographe Bruno Serralongue axées sur le quotidien des migrants. Pour renouer avec la vocation sociale du Musée national d’art moderne, l’artiste et Florian Ebner, chef du cabinet de la photographie, trouvent finalement plus pertinent d’ouvrir une réflexion sur le statut des images en mettant en regard ses tirages avec la production journalistique et des photographies réalisées par plusieurs habitants du campement.  

Spectaculaires images de presse

Dès la fermeture du centre de réfugiés de Sangatte en 2002 et jusqu’au démantèlement de la « jungle » fin 2016, les médias européens n’ont de cesse de montrer les conditions de vie dans ce qui fut qualifié de « bidonville d’État » : dénuement, bagarres, incendies, interventions policières, actions choc comme lorsque de jeunes Iraniens se cousent la bouche, mais aussi solidarité.

Ces milliers d’images ont une portée ambivalente. D’un côté, leur médiatisation massive a constitué un appel à améliorer la condition de dizaines de milliers de personnes en danger. Pour autant, ces mêmes reportages, y compris les mieux intentionnés, ont parfois généré un sentiment d’angoisse ou de menace auprès des lecteurs et des spectateurs.
Cette dialectique de l’image journalistique est interrogée dans la première partie de l’exposition, qui propose des entretiens avec des directeurs de l'Agence France Presse (AFP) et de quotidiens comme Le Monde et Libération, des philosophes, des sociologues et des membres d’associations humanitaires. Tous pointent le fait que les médias sont tiraillés par des injonctions contradictoires. Soumis à une pression économique énorme, ils doivent produire toujours plus d’images de terrain qui sont vendues quelques minutes voire quelques secondes après avoir été réalisées. Or, de l’avis unanime, ce qui se vend, c’est le spectaculaire, au point que la philosophe Marie-José Mondzain parle d’images « balistiques » : les photographies représentent parfois le réel de manière si univoque qu’elles n’ouvrent plus de dialogue avec celui qui les regarde.

Temps long et grand format 

La dialectique dans laquelle sont prises certaines images de presse incite à se demander s’il existe d’autres modalités et d’autres lieux pour montrer des réalités aussi sensibles que celles de la « jungle ». Prises au fil des séjours passés dans le campement pendant dix ans, les photographies de Bruno Serralongue témoignent du quotidien et de la dignité d’hommes et de femmes évoluant dans un environnement difficile. 

Réalisées avec une chambre photographique, appareil encombrant dont la manipulation demande du temps, tirées sur papier grand format, ces images témoignent du soin apporté à la relation entre le photographe et les personnes qu’il regarde. Le choix de travailler sur la thématique du temps long pousse également les visiteurs à contempler les images sans hâte ni voyeurisme. Les œuvres de Bruno Serralongue donnent à découvrir des sujets humains pris dans une réalité plus vaste que la crise humanitaire qu’ils subissent au quotidien.

Le photographe a toujours refusé de publier ses photographies dans un contexte médiatique, préférant le lieu protégé de la galerie. Pour autant, il est conscient que la photographie perd de sa force vitale si elle n’est vue que par le cercle restreint des visiteurs. Force vitale d’autant plus menacée que, comme les organes de presse, le musée et la galerie sont eux aussi soumis aux règles du marché. Galerie et musée ne sont donc pas un lieu idéal mais un parti-pris.

Sujets de leur histoire et de leurs images

La troisième partie de l’exposition donne à voir des images réalisées par plusieurs habitants du campement, souvent prises avec un téléphone portable. Certains étaient des professionnels de l’image avant leur arrivée en France, d’autres ont suivi des ateliers menés par des associations pour les initier à l’expression par l’image. Les visiteurs peuvent ainsi découvrir le regard sur la « jungle » posé par des personnes dans l’attente de papiers, d’une autre vie ou cherchant à recharger leur téléphone portable pour contacter des proches restés au pays.

Des photos de la « jungle » de Calais, le smartphone d’Alpha Diagne en est plein. Jeune éleveur peul fuyant la guerre et la ségrégation raciale en Mauritanie, il effectue un périple de neuf ans qui le conduit en Turquie, en Grèce et en Belgique avant d’arriver à Calais en 2014. C’est dans une prison grecque que surgit sa vocation d’artiste. 
« J’ai téléphoné à ma famille pour me sentir bien et j’ai appris la mort de ma maman. J’étais comme un lion en cage : j’avais la rage, je pleurais. La nuit qui a suivi, je ne sais pas si c’est un rêve, quelqu’un m’a dit : Alpha, je sais que tu as souffert mais si tu veux réussir dans ta vie, il faut faire de l’art. Il faut beaucoup écrire, beaucoup peindre. »
En 2015, expulsé du centre-ville de Calais, Alpha Diagne est déplacé dans une forêt que des migrants afghans nommeront la « jungle ». Il y construit, en haut d'une colline, une maison peule en bois et paille, la recouvre d'une bâche bleue. Il en fait un lieu de vie, de recharge des téléphones portables, une école d’art et de français, une petite galerie d’art et une bibliothèque. Il y adjoint un poulailler. Alpha Diagne photographie beaucoup pour sa famille en Mauritanie, mais aussi pour qu’un jour ses enfants et petits-enfants connaissent son histoire. 

Médiatisée, la maison bleue sur la colline attire l’attention du chanteur Maxime Le Forestier, auteur de la célèbre chanson San Francisco évoquant une maison bleue ouverte à tous. Après le démantèlement de la « jungle », ce dernier accueille la maison dans le jardin de sa propriété. Elle est ensuite exposée dans des institutions culturelles en France et à l’étranger. La dernière partie de l’exposition permet de la découvrir dans un film tourné par un autre artiste ayant séjourné dans le campement, le réalisateur palestinien Idris Fadi. Les habitants de la « jungle » de Calais passent ainsi du statut d’objets de notre regard à celui de sujets de leurs images.
 
D’après les propos de Florian Ebner et Alpha Diagne